« Inoxydables », une histoire de rock, d’amour et d’exil

Une pièce toute fraîche de Julie Ménard, une mise en scène tonique de Maxime Mansion, des interprètes au poil et Klone, un groupe de rock métal live. On en voudrait plus encore, mais cela suffit à notre contentement.

Scène de "Inoxydables" © Michel Cavalca Scène de "Inoxydables" © Michel Cavalca
C’est l’histoire d’un groupe de rock. Pas des nazes, pas des blasés, du lourd, du dur, du métal. C’est un concert clandé, privé, on ne sait trop dans quel parking ou usine désaffectée, ni dans quel pays. Mia est venue avec une copine qui était dans la combine. Et c’est parti. Des sons qui vous assomment comme une enclume, des sons qui vous trifouillent. Mia est fascinée par le grand mec qui joue de la guitare basse. Il s’appelle Sil, il n’en croit pas ses yeux. « En général, c’est vraiment hard pour un bassiste de lever une fille », argue-t-il pour ne pas trop s’échauffer. Mais c’est chaud, très chaud. Ils se retrouvent après le concert. Se disent n’importe quoi. « On a passé un long moment à enchaîner blablabla et vodka », se souviendra Mia. Elle l’entraîne chez elle. C’est plié, ils ne se quittent plus. Très vite, elle devient la mascotte du groupe. La seule fille que ce groupe de mecs tolère au moment des répétitions. Ses « gros nichons » (comme elle les nomme, c’est là l’une de ses armes) doivent les inspirer. Il arrive même à Mia de « poser » sa voix sur certains morceaux. Tout baigne. « On avait ce genre de projets, baiser, dormir, manger dans le pieu, élever un oiseau et jouer notre son. C’était quand même quelque chose », dit Mia. Mais cela ne s’est pas passé comme ça.

Du rock sous les bombes

C’est l’histoire de Julie Ménard. Elle est comédienne, elle est auteure. Elle écrit des pièces depuis une bonne décennie, elle fait partie du collectif d’auteurs Traverse. Le festival en Acte(s) (lire ici) lui avait commandé une pièce. Qu’allait-elle écrire ? Elle aime raconter des histoires de son temps, parler de ce qui l’ébranle ou l’enchante. Peu avant, elle avait rencontré Khalil, un réfugié syrien. Elle l’a même hébergé. Il a eu le temps de lui raconter son histoire, de lui parler de son pays, lui expliquer que là-bas quand on aime et pratique le rock métal, il faut se cacher, c’est pas bien vu par les autorités. Et puis il y a eu toutes ces bombes qui se sont mises à tomber sur son pays. Julie Ménard a aussi vu sur YouTube, une vidéo où Monzer Darwish parle du rock métal en Syrie par temps de guerre. Alors, on (Khalil ? son imagination ?) lui a parlé d’un groupe de rock métal qui avait fui la Syrie et les bombes. Chacun de son côté, en se débrouillant. On se retrouverait plus tard, ailleurs. On reformerait le groupe. Mais peut-être Julie Ménard était-elle déjà en train d’écrire Inoxydables pour répondre à la commande de pièce que lui avait faite le festival en Acte(s). Sa pièce ne se situe ni en France ni en Syrie mais au pays du théâtre où chacun parle la langue du pays. Inoxydables se passe dans un pays sans nom.

C’est l’histoire de Maxime Mansion, un metteur en scène. Outre le fait d’être un des animateurs du festival en Acte(s), depuis 2017 avec Julie Guichard (ne pas confondre avec Ménard), Louise Vigneau et Baptiste Guiton, il fait partie du cercle de formation du Théâtre national populaire. Quand il a lu Inoxydables, il a tout de suite eu envie de monter cette pièce où la musique rock est aux avant-postes et où l’amour a la baraka et fait tenir debout dans des moments merdiques. Dans la pièce, on suit l’errance de Mia et Sil qui miraculeusement ne se noient pas lorsque leur canot se dégonfle en pleine Méditerranée (ils savent nager et des gardes-côtes les récupèrent) et qui, miraculeusement, de prison en camp, ne sont pas séparés. Ce n’est pas une pièce qui relève du théâtre documentaire, c’est un conte d’aujourd’hui où le téléphone portable joue un rôle non négligeable et même vers la fin un rôle considérable, non, je ne vous dirai rien de plus.

Des mots et des sous

C’est donc l’histoire de Maxime qui monte la pièce de Julie laquelle, inspirée par Khalil, raconte l’histoire d’une rencontre lors d’un concert d’un groupe de rock métal dans un pays en guerre et ce qui s’ensuit : l’exil. La pièce s’en tient au couple que forment Mia et Sil. Une pièce plus ambitieuse aurait mis l’accent sur le pluriel de son titre, Inoxydables, en brassant plus de personnages, en racontant tout autant l’exil de chacun des autres membres du groupe de rock. La pièce aurait été plus complexe, avec plus de couleurs, de nuances. Mais cela aurait été une pièce beaucoup plus difficile à monter, avec une distribution beaucoup plus lourde et une durée plus longue, donc des temps de répétitions plus longs également. Julie Ménard a peut-être caressé l’idée de, mais... L’économie du spectacle dans le monde du théâtre d’aujourd’hui en France a corseté mécaniquement son imagination. Cette grande pièce, elle n’a même pas dû y songer. Elle s’est contenté d’écrire Inoxydables, de raconter l’histoire de Sil & Mia avec du rock autour et c’est déjà pas mal. Et c’est déjà bien.

Rapidement, le metteur en scène trouve les deux interprètes : Mia sera jouée par Juliette Savary (sortie du Conservatoire national en 2011), Sil sera confié à Antoine Amblard (sorti de l’ENSATT en 2012). Ils sont à la hauteur de ce que le metteur en scène attendait d’eux : vifs et performants. Oui, mais le groupe de rock ? Maxime Mansion a cherché, cherché. Et puis, un soir, il s’est souvenu d’un groupe de rock métal qu’il aimait beaucoup écouter mais qu’il avait un peu perdu de vue, le groupe Klone. Il les appelle. Miracle, Guillaume Bernard, Aldrick Guadagnino et Yann Ligner, les fondateurs du groupe, disent banco. Et c’est parti. Bien parti. Tous les soirs, c’est fête. Le théâtre, c’est comme la vie, une histoire de rencontres. Le théâtre, c’est inoxydable. Comme la musique. Et ces choses-là, c’est aussi ce que raconte ce spectacle.

Au Théâtre national populaire à Villeurbanne, 20h30 sf jeu 20h, dim 16h, relâche le lundi. Jusqu’au 6 avril.

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