Stanislas Nordey, un acteur textocentrique

Au Théâtre national de la Colline, Stanislas Nordey, seul dans l’immensité de la grande scène, crée « Qui a tué mon père » d’Edouard Louis, un texte qu’il a suscité, dont il aura été le premier lecteur et qu’il nous transmet avec une énergie démoniaque.

Scène de "Qui a tué lon père" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Qui a tué lon père" © Jean-Louis Fernandez
Stanislas Nordey est atteint de textocentrie aiguë. C’est Frédéric Vossier, un médecin du théâtre, qui a ainsi nommé la maladie, après avoir longuement examiné et trituré le patient (cf. son ouvrage Stanislas Nordey, locataire de la parole, éditions Les Solitaires intempestifs). Contrairement à la rougeole, cette maladie n’est hélas pas ou peu contagieuse. Ceux qui en sont atteints aimeraient que d’autres soient contaminés, car ce mal est un bien : l’amour éperdu des textes, particulièrement ceux écrits pour le théâtre. Et plus particulièrement encore, les textes nouveaux.

Textes, je vous aime

Les personnes atteintes de textocentrie ont besoin d’ingurgiter des textes inédits à un rythme plus ou moins soutenu. Quand ils n’en ont plus sous le coude, ils sont en manque. Stanislas Nordey, lui, n’est jamais en manque car, depuis longtemps, c’est un dealer en la matière, et des plus réputés. Il sait où trouver la came (c’est par exemple un familier d’une plaque tournante de cette drogue, connue sous le nom de Théâtre Ouvert). Généreux, il en fait profiter les autres à travers le deal d’une lecture à haute voix (il adore ça ; pour lui, c’est de l’adrénaline en barre, un shoot sans égal) ou, plus classiquement mais avec foi et détermination, il met en scène et souvent joue des pièces contemporaines. Il n’arrête pas, il est accro à mort. Au fil des ans, son physique est devenu de plus en plus acéré, ses yeux de plus en plus allumés, c’est un fou de théâtre contemporain, lequel est à la fois sa pitance et sa raison d’être.

Depuis qu’il a été nommé à la tête du Théâtre national de Strasbourg, le trafic s’est intensifié puisque tout l’établissement est voué aux écritures contemporaines. C’est, bien sûr, également le cas de la revue Parages créée par le TNS, dirigée par l’auteur Frédéric Vossier. Vient de paraître un numéro entièrement consacré à l’auteur (et parfois metteur en scène) allemand Falk Richter. Nordey, sauf erreur, a été le premier à le mettre en scène en France, il a fait de lui l’un des auteurs associés au TNS.

Dans ce numéro de Parages, il consacre à Falk Richter un article intitulé : « L’Ami allemand ». Cela commence ainsi : « Pourquoi aime-t-on un auteur ? En lisant Richter, je découvre une écriture qui expérimente un rapport inédit au présent. C’est le point de motivation central, une vraie pulsion chez lui : il écrit dans le présent ou, plus radicalement, le présent. C’est un chroniqueur d’actualité. » Plus loin, Nordey précise ce mot fourre-tout : « actualité complexe et profuse, politique, sociale, économique, écologique, actualité vécue de l’intérieur en profondeur, d’où cette compénétration de l’intime et du politique ».

Cette compénétration- là, subtile chez Richter, on la retrouve, mais avec de gros sabots, dans le texte que Stanislas Nordey joue actuellement dans la grande salle du Théâtre de la Colline, Qui a tué mon père d’Edouard Louis. Mais revenons un peu en arrière.

Un an plus tard...

Le premier livre d’Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, allait le propulser sans escale dans la célébrité intercontinentale avec la bénédiction et le soutien de ses aînés et amis proches que sont Didier Eribon (cité dans Qui a tué mon père) et Geoffroy de la Gasnerie (qui conclue la liste des remerciements). Un trio, volontiers médiatique, prêt à mordre si l’on attaque l’un des trois. Nordey a présenté ce texte lors d’une lecture publique sur la scène du Théâtre national de Strasbourg. « Edouard Louis était présent, raconte-t-il à Madame Le Figaro. Je lui avais glissé que s’il voulait écrire pour le TNS, il était le bienvenu. Il m’avait répondu que le théâtre, c’était toute sa vie, que ça l’avait sauvé quand il était un gamin paumé, qu’il avait été ouvreur à l’Odéon, qu’il connaissait mon travail. » Un an plus tard, Nordey recevait Qui a tué mon père.

« Pour toi, les choses ont toujours semblé très simples, du moins dans la mesure où tu en as parlé devant moi, et devant bien d’autres personnes, quelles qu’elles soient. Pour toi, cela se présentait à peu près ainsi : toute ta vie, tu as travaillé dur, tu as tout sacrifié pour tes enfants, surtout pour moi, grâce à quoi j’ai mené joyeuse vie, j’avais toute latitude d’apprendre ce que je voulais, aucune raison de me faire du souci pour ma nourriture, ni d’ailleurs pour quoi que ce soit ; tu n’attendais aucune gratitude, tu sais ce qu’est la “gratitude des enfants”, mais tout de même tu espérais une certaine prévenance, signe de compréhension ; au lieu de quoi je n’ai pas cessé de prendre la fuite et de me retrancher dans ma chambre, dans les livres, auprès d’amis irresponsables, dans des chimères déréglées ; jamais je n’ai parlé ouvertement... » Non ce n’est pas un extrait du texte d’Edouard Louis qui s’adresse lui aussi à son père, mais un extrait de La Lettre au père la plus célèbre de la littérature, celle de Franz Kafka (ici traduite par Monique Laederach ), souvent portée au théâtre.

Etonnamment, Louis ne cite pas Kafka dans ceux qui ont accompagné l’écriture de son livre, mais il mentionne Le Malheur indifférent de Peter Handke ou le cinéma de Terrence Malick. Handke est cité deux fois dans Qui a tué mon père.

La mère de Handke s’est suicidée à l’âge de 51 ans en absorbant des somnifères, geste assumé et réfléchi d’une femme malade, au bout du rouleau, geste précédé de lettres d’adieu d’une femme qui à trente ans, raconte son fils, parlait déjà des « années d’autrefois ». Handke commence à écrire Le Malheur indifférent au lendemain de l’enterrement. Tout le chemin du livre est celui de retrouvailles par l’écriture, passant du « on » au « elle » et objectivant ce passage. Handke ne se pose pas la question « qui a tué ma mère », il cherche d’abord à la retrouver, mêlant « l’intime au politique ». Ainsi évoque-t-il, avec douceur, le milieu pauvre dans lequel avait baigné sa mère (et lui aussi) auprès d’un mari porté sur la bouteille. « Pauvreté était un mot plus ou moins noble, il était beau. Comme des vieux livres d’école, il émanait aussitôt de lui certaines représentations : pauvre mais propre. Par la propreté, les pauvres devenaient dignes de vivre en société. Le progrès social consistait en un apprentissage de l’hygiène », observe Handke. Et plus loin : « Ce qui la concernait vraiment n’était pas politique. C’était là une erreur de jugement, évidemment – mais laquelle ? Et quel était le politicien qui la lui expliquait ? Et avec quels mots ? Les politiciens vivaient dans un autre monde. Quand on parlait avec eux, ils ne répondaient pas, ils donnaient des prises de position. »

Père perso et père de la nation

Edouard Louis vient rendre visite à son père qu’il n’a pas vu depuis longtemps, depuis que sa mère l’a foutu à la porte (alcoolisme, violence physique, etc.). Il est vieux avant l’âge, malade, quasi impotent comme la mère de Handke, et vit avec une autre femme. Louis tutoie son père comme Kafka le sien. Certaines phrases de Louis font aussi penser à Jean-Luc Lagarce : « J’ai presque fini, je n’ai presque plus rien à raconter. C’est une des dernières scènes après ce sera l’oubli » fait écho au monologue final de Juste la fin du monde : « Une chose dont je me souviens et que je raconte encore (après j’en aurai fini) ». En tête de Qui a tué mon père, on lit cet exergue : « Pour Xavier Dolan ». Le cinéaste, on s’en souvient, est l’auteur d’une adaptation filmique de Juste la fin du monde.

Scène de "Qui a tué mon père" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Qui a tué mon père" © Jean-Louis Fernandez
La visite d’Edouard Louis à son père, entre explication et réconciliation, est comme un adieu. Le récit s’élargit aux souvenirs de la vie familiale, les séquences nous viennent dans un volontaire désordre chronologique (bon nombre commencent par le numéro de l’année), L’une d’entre elles met Louis en présence de sa mère qui lui dit : « Pourquoi tu te comportes toujours comme une fille ? Dans le village tout le monde dit que tu es pédé, nous on se tape la honte à cause de ça, tout le monde se moque de toi. » Le soir, en rentrant de l’école, sa vengeance sera terrible. C’est une très belle séquence, toutes n’ont pas cette intensité.

Le texte compte 75 pages et les dix dernières sont consacrées aux noms des différents présidents de la République (de Chirac à Macron) et de leurs « complices » qui, étant en poste, ont promulgué des lois anti-sociales qui ont nui à la vie et à la santé de son père. C’est là la réponse au titre de son livre. « Je veux faire entrer leurs noms dans l’Histoire par vengeance », clame Louis. Comme s’ils ne l’étaient pas déjà, comme s’ils étaient les seuls coupables. (On pense au doigt du vieux sage qui montre la lune à son disciple, et à ce dernier qui ne regarde que le doigt.) Kafka, Handke et Richter entrelacent autrement mieux « l’intime et le politique ».

Est-ce une pièce de théâtre ? C’est un récit adressé et dès qu’il y a adresse, il y a théâtre. Edouard Louis commence par ce joli préambule : « Si ce texte était un texte de théâtre, c’est avec ces mots-là qu’il faudrait commencer : un père et un fils sont à quelques mètres l’un de l’autre dans un grand espace vide. »

Et c’est exactement ce que l’on voit sur la grande scène du Théâtre de la Colline : Nordey seul sur un immense espace vide magnifiquement conçu par Emmanuel Clolus, éclairé par Stéphanie Daniel, empli sporadiquement de musiques et de sons par Olivier Mellano et Grégoire Leymarie. Le père est une figure de cire dont les occurrences et les positions se multiplient au fil du spectacle. Une belle équipe au service d’un texte qui n’en méritait peut-être pas tant, mais quand il aime, le textocentrique Nordey ne sait pas compter. Alors il se démène comme un beau diable à arpenter le grand plateau dans tous les sens, il prolonge le récit avec force mouvements, il varie les intensités, il use habilement d’un micro sur pied, et quand il s’agit d’évoquer les présidents de la République, il se tourne vers le ciel comme s’il s’adressait à des dieux. Au salut, il est comme ravagé. C’est beau un acteur ravagé par le texte qu’il vient de dire.

Théâtre national de la Colline jusqu’au 3 avril, puis TNS du 2 au 15 mai. Reprise la saison prochaine à Béthune, Orléans, Vidy-Lausanne, la Roche-sur-Yon, Villefranche-sur-Saône. Le texte est paru aux Editions du Seuil.

Parages n°5, éditions Les Solitaires intempestifs, 15€.

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