Du fait divers de « Bajazet » à la tragédie de Clichy en passant par l’exil

Quel point commun réunit Jean Racine, Michel Vinaver, Michel Simonot et Ian Soliane ? Chacun a écrit une pièce en partant d’un fait divers authentique mais que faire avec ce fait divers diffus et anonyme que sont les réfugiés ? Marcel Bozonnet répond.

 

Scène de "Bajazet" © Vincent Pontet, collection Comédie-Française Scène de "Bajazet" © Vincent Pontet, collection Comédie-Française
Dans Bajazet, Jean Racine ne s’appuie pas sur une vieille histoire empruntée à l’Antique mais sur un fait divers. Une « Histoire imprimée » (la majuscule est de Racine) dans aucune gazette mais « pourtant très véritable ». Et récente : moins de trente ans. C’est le Comte de Cézy, ambassadeur à Constantinople, qui l’a racontée à des Français de passage parmi lesquels M. Le Chevalier de Nantouillet qui en a fait part à Racine et lui a même suggéré d’en faire une tragédie.

Dans le sérail des femmes

Cette histoire, c’est la mort de Bajazet, l’un des quatre frères du sultan Amurat, empereur des Turcs depuis sa prise de Babylone en 1638. Avant qu’il prenne le pouvoir régnait l’un de ses frères, Osman, dont Amurat organisa l’assassinat. A peine assis sur le trône, il fit étranger son frère Orcan, raconte Racine. Le troisième frère, c’est Bajazet qu’il fait emprisonner à Constantinople. Depuis Babylone, il envoie un ordre pour qu’on abrège sa vie sans attendre. Le Comte de Cézy, qui avait pu parler avec Bajazet, ce dernier lui avait raconté sa vie.

Dans sa préface, Racine dit avoir « pris soin de ne rien avancer qui ne fût conforme à l’histoire des Turcs ». Mais pour faire une tragédie de ce fait divers, il dit avoir été « obligé » de « changer quelques circonstances », autrement dit de romancer quelque peu une histoire « vraie » comme le font parfois les journalistes, à commencer par Albert Londres, pour mieux la mettre en scène. C’est ainsi que Roxane, mère d’Amurat, devient sa favorite. Elle n’est plus comme une mère pour Bajazet mais veut ce jeune homme comme amant. Et pour arriver à ses fins utilise comme intermédiaire une de ses suivantes, Atalide, celle-là même que Bajazet aime en secret et qui l’aime en retour.

Un an après sa Bérénice, sommet de simplicité, Racine s’empare de cette histoire à ressorts et rebondissements qui s’achève dans un bain de sang : tous les héros meurent, on se croirait chez Shakespeare. Son coup de génie, c’est de faire en sorte, pour respecter la règle classique de l’unité de lieu, que tout se passe dans le sérail des femmes. Un huis clos étouffant, un monde féminin où les hommes ne sont pas les maîtres des entrées et des sorties, où le pouvoir politique semble hors champ.

Drame tragique à Constantinople

Bajazet est la seule pièce où Racine s’aventure dans un sujet récent. Ce qui ne fut pas du goût de tout le monde. Il s’expliquera plus avant, quatre ans plus tard, dans une seconde préface passionnante qui accompagne la parution de son théâtre.

C’est en raison de « quelques circonstances » que cette pièce de Racine, peu jouée, est à l’affiche de la Comédie française dans la salle du Vieux Colombier. On devait y jouer La Cruche cassée de Kleist. Eric Ruf a dû prendre la décision d’interrompre les répétitions et d’annuler le spectacle. Pour combler le trou laissé dans la programmation et utiliser les mêmes acteurs de la troupe, il fallait trouver la pièce adéquate. Bajazet est sorti du chapeau. Ruf, administrateur de la maison mais aussi metteur en scène et décorateur, s’est mis au travail. La pièce a été répétée très vite, comme du théâtre d’agit prop d’antan. Pour figurer le sérail : une théorie d’armoires (les magasins d’accessoires de la Comédie de Molière sont riches de tout) et une accumulation de chaussures de femmes à hauts talons (bonnes idées qui s’avèrent fausses à l’usure). Dans quel autre théâtre français, une troupe (c’est la seule que l’on ait) aurait été capable de faire face au débotté à une telle flopée d’alexandrins ?

« Il faut oser s’approprier l’alexandrin », dit Ruf. Et, de fait, on peut lire le spectacle à travers ce prisme (on peut aussi y voir une métaphore circonstancielle de ce qui se passe aujourd’hui en Turquie). Il y a les sociétaires qui, en matière d’alexandrins, affichent de nombreuses heures de vol, tel Denis Podalydès (Acomat le grand Vizir) qui traverse le spectacle avec la placidité d’un patriarche voire d’un sage, connaît tous les arcanes du pouvoir, ses ruses, ses coups bas et tous les pièges de l’hémistiche. Il y en a d’autres, plus jeunes sociétaires, comme Clotilde de Bayser (Roxane), qui associent le balancement des vers à celui de leur corps dans une sorte d’alliance qui peut s’avérer diabolique. Et il y a les jeunes pensionnaires qui se battent à mains et pieds nus avec les alexandrins comme ils se battent contre l’injustice qui est faite à leur personnage, telle Rebecca Marder (Atalide), dans une urgence à dire qui n’a d’égale que l’urgence à sauver l’être aimé.

Les conseils de Jean Racine

Dans la seconde préface, du haut de sa stature non contestée par ses pairs, Racine, après cette expérience unique que fut Bajazet, donne des conseils : « A la vérité je ne conseillerai pas à un auteur de prendre pour sujet d’une tragédie une action aussi moderne que celle-ci, si elle s’était passée dans le pays où il veut représenter sa tragédie, ni de mettre des héros sur le théâtre, qui auraient été connus de la plupart des spectateurs. » Bettencourt Boulevard de Michel Vinaver ou Delta Charlie Delta de Michel Simonot (qui met en scène les trois jeunes Zyed Benna, Bouna Traoré et Muhittin Altum qui avaient trouvé refuge dans un transformateur EDF de Clichy-sous-bois le 27 octobre 2005) prennent le contre-pied de Racine.

Cependant, Racine poursuit magnifiquement : « Les personnages tragiques doivent être regardés d’un autre œil que nous ne regardons d’ordinaires les personnes que nous avons vues de si près. On peut dire que le respect que l’on a pour les héros augmente à mesure qu’ils s’éloignent de nous. » C’est exactement ce que font Vinaver et Simonot ou encore Ian Soliane dans Bamako-Paris, pièce s’appuyant sur le fait divers du jeune Malien retrouvé mort accroché au train d’atterrissage d’un Airbus venant de Bamako. Autant de faits divers abondamment racontés et commentés dans les médias et qui ont popularisés les noms des héros, leur identité et leur itinéraire (à Clichy, une allée porte le nom de Bouna Traoré et Zyed Benna qui laissèrent leur vie dans le transformateur).

La réponse du théâtre est dans la langue, son montage, le souffle d’une pièce. Les morts se relèvent, parlent, et leur parole est portée par la poésie. Comme Racine, Simonot et Soliane s’arrangent avec les circonstances. Simonot fait du « Survivant » (Muhittin Altun, le Kurde, le seul des trois à parler mal le français) un personnage central et le héros mort de Bamako-Paris raconte toute sa vie. En regard de ces paroles, par contraste, surgissent des paroles froides, paroles administratives, comptes-rendus policiers, rapports de médecins, des données documentaires.

Le fait très divers des anonymes

Mais que faire avec les anonymes ? Les réfugiés, les rejetés, les exilés malgré eux, les errants sans papiers, les sans nom ? Eux dont les médias parlent sans les nommer un à un, en général, avec des chiffres, des statistiques, des ouvertures ou fermetures de camps, des arrivées et des départ, des nombre de morts. Et, parfois, un témoignage dont on oublie vite le nom (au demeurant inventé par prudence).

Que peut faire le théâtre face à cela ? Mettre sur la scène un ou plusieurs de ces réfugiés ? Il faut beaucoup de tact pour ne pas sombrer dans un voyeurisme morbide ou se vautrer dans une compassion misérabiliste, c’est ce qu’est parvenu à faire Milo Rau dans plusieurs de ses spectacles (lire ici).

Marcel Bozonnet choisit une autre voie dans La neuvième nuit, nous passerons la frontière. Tout part de sa lecture d’un ouvrage de l’anthropologue et ethnologue Michel Agier dont tout le travail tourne autour de l’étranger et de l’exil. Quand il lit son texte Le Couloir des exilés, l’impulsif Bozonnet a tout de suite envie de le dire dans les rues, sur les places publiques.

Passé ce premier élan vite ravalé commence le temps de la sédimentation théâtrale. Bozonnet lit les autres ouvrages de Michel Agier, comme Etre étranger dans un monde commun ou ses ouvrages cosignés avec la photographe Sara Prestianni, comme Bords de route en exil. Il rencontre

scèned de "La neuvième nuit, nou passerons la frontière" © dr scèned de "La neuvième nuit, nou passerons la frontière" © dr
le chercheur, l'entraîne dans l’aventure, met dans le coup la journaliste Catherine Portevin. Il fait bientôt appel à Roland Gervet, acteur qu’il a connu lorsque Gervet était élève au Conservatoire national supérieur d’art dramatique à l’époque où Bozonnet en était le directeur. Il voit un jour un spectacle de krump, une danse urbaine venue des quartiers populaires de Los Angeles et engage Anne-Marie Van dite Nach.

Au fil des répétitions, le spectacle va prendre sa forme hybride, chacun y mettant son grain de sel. Le texte d’Agier est lui-même hybride : scientifique et poétique. A ses mots viennent s’enlacer un poème de Brecht, des lignes de l’Afghan Atik Rahimi, un travail musical et la danse de Nach. Une alchimie qui dure 55 minutes et prend soin d’éviter les pièges de la leçon et de la reconstitution.

La neuvième nuit, nous passerons la frontière a été représenté dans des établissements scolaires de Seine-Saint-Denis et quelques centres sociaux, sur l’impulsion de la MC93, avant d’être donné quelques jours à la Maison des Métallos. Le spectacle est cosigné Michel Agier, Catherine Portevin et Marcel Bozonnet. Il raconte une histoire entre le « je » et le « nous », entre le singulier et l’universel. Extrait du texte : « Ils ne peuvent ni rester chez eux ni franchir les frontières. / Ils n’ont plus d’ici et n’auront jamais d’ailleurs. / Ce sont des exilés, sans lieu d’arrivée. / On a construit pour eux des lieux à l’écart du monde. / On a construit pour eux des murs, des campements, des jungles, des ghettos, des centres de rétention... Des zones d’attente interminable. / Des zones d’attente définitive. / Des couloirs de l’exil. Sans porte de sortie. »

Bajazet, spectacle de la Comédie-Française au Théâtre du Vieux-Colombier, mar 19h, du mer au sam 20h30, dim 15h jusqu’au 7 mai.

Bettencourt Boulevard de Michel Vinaver est publié à L’Arche.

Delta Charlie Delta de Michel Simonot est publié aux éditions Espaces 34.

Bamako-Paris dIan Soliane, non publié, a fait l’objet d'une mise en scène de Cécile Cotté.

La neuvième nuit, nous passerons la frontière, nouvelles représentations prévues la saison prochaine.

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