Chéreau le jeune, travaux d’atelier

Entre 19 et 25 ans, un jeune étudiant, comédien amateur et metteur en scène débutant, devient le précocement grand Patrice Chéreau. Il n’a pas encore signé ses plus belles œuvres mais il bosse dur, fraie son chemin. La preuve par la publication du premier tome de son « Journal de travail » portant sur ses huit premiers spectacles.

« L’Intervention n’est pas une pièce marxiste, pourtant c’est ainsi que nous l’envisageons. Pour une meilleure compréhension de Hugo en fin de compte. Hugo n’est pas marxiste. Il a même écrit des choses très bêtes là-dessus. Néanmoins, c’est par le marxisme qu’on peut donner un sel nouveau à cette pièce qui appelle une conception matérialiste et dialectique. Par sa situation historique et politique. » L’auteur de ces lignes écrites le 10 juillet 1963 s’appelle Patrice Chéreau. C’est un jeune homme de 19 ans aux cheveux taillés en brosse comme on le voit sur les photos de l’époque, concentré tout un été sur le travail d’une pièce quasi inconnue de Victor Hugo, qu’il va mettre en scène avec sa bande du groupe théâtral du lycée Louis-le-Grand dont fait partie son complice et ami Jean-Pierre Vincent. L’Intervention sera le premier spectacle du groupe.

Entre le réfectoire et les toilettes

Le ton de cette note comme de beaucoup d’autres réflexions de Chéreau entre 19 et 25 ans dans ce Journal de travail qui va de 1963 à 1968 restitue bien l’ambiance de l’époque dans le monde que fréquente ce jeune homme encore étudiant et déjà homme de théâtre, marqué par le marxisme et la lecture de Marx, de Brecht, les contorsions du PCF (Parti communiste français), les écrits d’Althusser – en particulier son article (fabuleux) sur un spectacle de Giorgio Strehler qui paraît dans la revue Esprit en 1962 et qu’on pourra lire dans son Pour Marx (Maspéro, 1965) –, la lecture de Roland Barthes qui publie alors d’importants articles dans la revue Communications, un Barthes, auteur des Mythologies (1957), qui a beaucoup écrit sur le théâtre et en particulier sur Brecht au temps de la revue Théâtre populaire (qui cesse de paraître en 1964) et dans divers hebdomadaires tout comme son ami Bernard Dort (dont la fidélité au théâtre sera sans faille contrairement à Barthes) qui vient voir L’Intervention dans le sous-sol du lycée Louis-le-Grand « entre le réfectoire et les toilettes ».

Dort se souviendra de cette soirée quelques années plus tard : "Ce qui s’imposait d’emblée, c’était un ton mordant frisant la caricature, un irrespect féroce, un sens aigu du grotesque et une vitalité théâtrale jamais à court de souffle. Derrière les gestes encore maladroits de certains comédiens, on sentait le regard et la poigne d’un véritable homme de théâtre" (Théâtre réel, Seuil, 1971).

Très vite, au fil des spectacles, la bande de copains et comédiens amateurs va devenir une troupe professionnelle. Fuente Ovejuna de Felix Lope de Vega (« La violence comme solution dialectique de l’histoire de classe », note Chéreau), L’Héritier de village de Marivaux, L’Affaire de la rue de Lourcine de Labiche. Patrice Chéreau noircit ses carnets de notes (avec parfois des croquis) sur la pièce, la mise en scène qu’il envisage, le décor (qu’il signe également pour tous ces spectacles). Avec un sens aigu du parcours passé et à venir.

Une entreprise théâtrale complexe

En marge du Labiche en gestation en 1966, il écrit : « Depuis trois ans, nous poursuivons tous autant que nous sommes une entreprise théâtrale complexe : choix d’un répertoire et surtout choix d’un style et d’une façon de travailler. Il y a là une pédagogie mutuelle. En même temps qu’ils apprennent à jouer, j’apprends à mettre en scène et à faire des décors. Le choix des pièces et le travail de montage tiennent compte de ces deux impératifs : progresser dans les histoires que nous racontons, cerner peu à peu une orientation de contenu et progresser dans l’instrument de travail que nous formons tous les vingt : trouver un type de jeu précis – une cohésion de troupe, des moyens d’acteurs qui savent se servir de leur corps, de leur voix et qui savent réfléchir sur le travail et sur les pièces. C’est l’objectif à long terme. » Et il ajoute, faisant preuve d’un sens critique à son endroit rare chez les metteurs en scène : « On a commencé par un petit mélodrame de Victor Hugo et on s’est rendu compte qu’on s’était trompé. »

Après Lourcine suivront Les Soldats de Lenz qui gagnera le grand prix du concours des jeunes compagnies en 1967, Pièces chinoises de Kua Han Ching, Le Prix de la révolte au marché noir du Grec Dimitri Dimitriadis, le projet avorté de l’adaptation du roman de Paul Nizan Antoine Bloyé, Dom Juan de Molière où le rôle titre était tenu par Gérard Guillaumat, Sgnanarelle interprété par Marcel Maréchal, Elvire par Roséliane Goldstein, Charlotte par Michèle Opppenot, Pierrot par Bernard Ballet, etc. C’est avec ce spectacle qu’apparaît le nom de Richard Peduzzi comme assistant de Chéreau pour les décors bien que son nom ne soit pas crédité. Il allait devenir le décorateur attitré de Patrice Chéreau. Jacques Schmidt l’était pour les costumes depuis le Marivaux, et le restera.

A chaque projet, on entre dans l’intimité du travail préparatoire et des réflexions de Chéreau. C’est ce que souhaitait Pablo Cisneros, son compagnon et héritier littéraire : mettre « sa pensée à l’état brut » à la portée « de tous ceux qui ont envie de se rapprocher de lui », être en contact avec le « magma originel ». Le travail des répétitions, les rapports aux acteurs n’apparaissent qu’exceptionnellement à travers les notes de cette édition remarquablement présentée et établie par Julien Centrès. Dès le début du travail sur le plateau, ce sont les paroles, les corps, l’intuition qui comptent. Un présent de tous les instants qui se passe de l’écriture mais a su se nourrir de l’intense travail préparatoire dont témoignent ces pages.

Patrice Chéreau, Journal de travail, années de jeunesse, 1963-1968, éditions Actes Sud-Papiers/Imec, 272 p., 25€.

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