L’école, la Grèce, l’Ukraine et l’impertinence au festival Théâtre en mai

Vouloir « regarder le monde en face sans céder au cynisme ni au découragement », c’est ce que partagent les « quatorze jeunes compagnies françaises et européennes » présentées par le festival Théâtre en mai à Dijon autour de la figure emblématique de Jean-Pierre Vincent.

 © Vincent Arbelet © Vincent Arbelet
C’est ce qu’écrivent Sophie Chesne et Benoît Lambert (à la tête du Centre dramatique national de Dijon-Bourgogne) dans un édito résolument politique, dénonçant les hommes politiques « qui ont renoncé à faire de la politique » et des dirigeants qui « semblent avoir oublié que la vie d’un pays ne se réduit pas à son économie et qu’une société est autre chose qu’un marché ».

La valse des valeurs

C’est effectivement le cas des deux compagnies étrangères présentes à Dijon. La première, venue de Lituanie, présente Bonne journée, un opéra contemporain mettant en scène le chant de dix caissières de supermarché, un spectacle soufflant (dont déontologiquement je ne peux rien dire  de plus puisqu’il était au programme du festival Passages qui vient de s’achever et dont je suis le conseiller artistique). La seconde compagnie venait de Grèce avec deux spectacles, le passionnant Blitz theatre group. J’ai vu le premier spectacle, Late Night, créé en 2012 au Centre culturel Onassis à Athènes.

Trois couples valsent sur une piste de danse aménagée en repoussant sur les côtés des gravats dus à un probable bombardement. Ils valsent, valsent encore, changent de partenaire, valseront jusqu’au bout de la nuit (du spectacle) s’adonnant parfois à des jeux de société désespérés, des tours de magie ratés. Un parti pris implacable pour un monde (l’époque est celle d’une sorte de futur antérieur) où rien ne va plus, où tout court à sa perte dans les fracas d’une énième guerre ravageant l’Europe, alors ils dansent, dansent encore. Tout à tour, chacun des six se précipite vers l’unique micro comme sur une bouée de sauvetage pour lancer des mots (tristesse, désespoir, souvenir, cynisme) tandis que les musiques se succèdent en égrenant bien des réminiscences (de Chostakovitch à la musique de Delerue pour le Mépris de Godard).

Le temps flotte dans un futur-passé improbable où il est question d’une armée européenne, d’un boulevard de la Victoire, de Londres dans le noir, de longues marches, du grand incendie de Varsovie, d’équipes de foot décimées. Il est aussi question d’amour, de séparation, de lueurs. L’un se rêve ermite, un autre a des délires de dictateur. « Pas d’issue ! Il n’y en a jamais eu », s’époumone un des danseurs avant de re-valser.  Les mots aussi valsent, comme les croyances, les illusions, l’Histoire tourne en bourrique. « Là Yorgos pense que l’amour est la seule solution », dit l’une, on respire une seconde et vlan, on retombe dans la mouise : « Dans une minute, cette pensée lui semblera complètement stupide. »

Jamais la danse ne s’arrêtera même après ces derniers mots lancés au micro qui nous laissent tout de même un mince espoir : « Je ne sais pas si je t’ai perdu parce que tout s’est écroulé, ou si, parce que je t’ai perdu, tout s’est écroulé. » Pavane pour une Europe défunte d’un côté, liquidation de l’inventaire de l’autre. Le cœur saigne. Au parvis Saint-Jean, cœur du festival Théâtre en mai, était organisé un vaste karaoké.

Que dit une copie blanche ?

Outre plusieurs jeunes compagnies françaises venues à Dijon avec des spectacles dont on a pu lors de leur création disséquer les notables qualités (la compagnie Le Singe avec Le Capital et son Singe, le collectif In Vitro avec Nous sommes seuls maintenant, la compagnie Elk de  Jonathan Châtel avec Petit Eyolf), Théâtre en mai présentait en ce début de festival deux compagnies passionnantes : le Théâtre déplié associé au Théâtre de Vanves avec Le Pas de Bême, et le groupe LagAlerie qui a commencé à débroussailler son spectacle Vivipares à la Loge et au 104.

 © Vincent Arbelet © Vincent Arbelet

Bême est un bon élève, ses parents ne lui mettent pas la pression, mais en classe, quand il y a un devoir sur table, quelle que soit la matière, il rend copie blanche. Ses profs, ses copains, ses parents sont déstabilisés. Que faire ? Bême n’est pas non plus un contestataire ou un arrogant rebelle, il ne proteste pas, simplement il ne peut pas. Comment se dépatouiller d’une telle situation qui met à mal l’ordre établi, la hiérarchie des valeurs, les relations humaines, les notions de solidarité et d’équité ; tout, quoi.

Le nom de Bême est emprunté au Julien Bême de Michel Vinaver, héros de son roman et de sa pièce L’Objecteur, en partie autobiographique (Bême, lors d’un exercice militaire, pose son fusil par terre, il ne proteste pas, il « objecte », écrit Vinaver). Adrien Béal qui connaît bien l’œuvre de Vinaver (et a déjà monté deux de ses pièces) est parti de là, de cette envie de travailler sur la notion de dissidence en soi, non revendiquée comme telle mais simplement éprouvée, de ce ricochet qui fait que, non, ça, on ne peut pas, c’est au-delà de nos forces, de ce que l’on peut toléré. Après avoir tenté un détour par une pièce de Pasolini et une autre de Schimmelpfenning, face à la difficulté du sujet et la complexité à en rendre compte, Adrien Béal et ses excellents acteurs – Charlotte Corman, Etienne Parc et Pierric Piathier – se sont risqués avec raison à travailler à partir d’improvisation, à inventer et franchir Le Pas de Bême.

L’étayage de cette complexité, partagée avec les spectateurs, passe par deux vecteurs. D’abord la scénographie : l’espace de jeu est délimité par un rectangle (grand comme une grande salle de classe) que forme les rangées de chaises sur les quatre côtés où s’assoient les spectateurs mais aussi les trois acteurs. Et ensuite le jeu : chaque acteur joue tous les rôles, chacun est tour à tour Bême, ses profs, sa mère, son père, ses potes, le directeur de l’établissement. Chaque spectateur, tôt ou tard, s’identifie à l’un d’entre eux. 

Le spectacle ne raconte pas une histoire, fût-ce celle de Bême, il met en scène une question, la creuse et, à force de creuser, tombe sur une autre question. Une vis sans fin. Le spectateur aura assisté à un intense moment de théâtre qui aura questionné le monde à travers un prisme qui nous concerne tous, il repart riche de quelques points d’interrogation.

Bowie et Bukowski ont un enfant caché

C’est pour cinq filles pétaradantes du groupe LagAlerie – Adrienne Winling, Sabine Moindrot, Elise Marie, Maeva Husband et Louise Belmas – que Céline Champinot a écrit Vivipares, sa première pièce prometteuse et qui tient ses promesses. Le groupe comporte d’autres personnes (la plupart issues de l’ESAD), il est en résidence au Théâtre de Bourg-en-Bresse.

 © Vincent Arbelet © Vincent Arbelet

Cela se passe dans un coin, un angle où les actrices et les spectateurs sont dans un même goulot d’étranglement. On ne sait trop où l’on est, squat, sous-sol pavillonnaire, camp de transit sauvage. Le mobilier est sommaire genre récup ou Emmaüs, en guise de moquette on a scotché des plaques cartonnées. Mi-crade, mi-trash, tout tient dans les personnages attifés comme l’as de pique et le roi de carreau. Céline Champinot, auteur et metteur en scène, a soigné ses copines actrices qui ne tardent pas à se présenter.

La blonde, maigre ludion en rut, c’est David Bowie himself. Il semble marié avec la seule moustachue de la bande qui n’est autre que Charles Bukowski en personne. Ce couple improbable a eu un enfant handicapé qui leur pourrit la vie mais nous ravit. La pin up bien roulée, il en faut une, c’est Judy Garland régulièrement encornée par les deux premiers contre le frigo. N’oublions pas la commentateuse sportive et touristique et sa music box qui n’est pas la dernière à dégoiser sec.

Cette entrée en matière passablement invraisemblable n’est rien à côté de ce qui va suivre. Sans temps mort, ça déménage, ça dépote, ça dégomme, elles n’ont pas froid aux mirettes ni aux oreilles les délurées. On perd rapidement pied, on s’en fout, on se laisse aller dans le temps, les âges, les cartes postales, on vogue avec elles à travers le monde comme il va mal, et pan, nous voici en Ukraine aussi bien que dans une station balnéaire suédoise avec option fjord.

Une tirade de Jean-Luc Lagarce passe en coup de vent avant que Tchekhov ne déboule avec ses noms cache-misère qui se terminent tous  en ouchka. Du dingo pur jus. Ça grince, ça vrille, ça met de l’acide dans les épinards. Côté guerre de sexes avec bonus transgenres, machine à laver les mœurs et distributeur automatique de foutage de gueule, le magasin déborde de victuailles et d’à-propos. C’est du corsé carnavalesque et ça tient diablement la route, laquelle ne manque pas de virages en épingles à cheveux hirsutes.

N’en disons pas plus. Car nous n’en sommes qu’à mi-chemin. Posthume, la seconde partie de ce diptyque, devrait aborder in fine les rives de Lampedusa via le Prince de Galles. L’ensemble sera créé la saison prochaine. A suivre.

Tous les spectacles mentionnés seront repris ou seront créés pendant la saison 2015-2016.

Le festival Théâtre en mai continue jusqu’au 31 mai.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.