Le jour où le théâtre est entré à Atton

Dans les villages du Grand Est, Michel Didym remet en selle « Comment réussir un bon petit couscous », bijou écrit et mis en scène il y a huit ans par Fellag avec et pour Bruno Ricci. L’acteur revient nous faire savourer ce texte au nez fin.

Comment réussir un bon petit couscous © Eric Didym Comment réussir un bon petit couscous © Eric Didym
C’était une soirée de cette fin août. Venus de Nancy, via Pont-à-Mousson, ils montèrent jusqu’à Atton, un petit village de Meurthe et Moselle qui espère, un jour lointain, atteindre les mille habitants. Là les attendait une femme blonde et souriante, Marlène Carina-Prilleux, Madame le maire – l’enseignante qu’elle est tient à cette appellation. A peine élue aux dernières élections municipales, Madame le maire s’était rendue à Nancy, à une poignée de kilomètres d’Atton, voir le directeur du théâtre, Michel Didym, et son administrateur, Jean Baladur, le Centre d’art dramatique de cette ville étant le plus proche grand théâtre du petit village. Sa demande était simple et belle : elle voulait que le théâtre entre à Atton. Il y avait bien une compagnie amatrice qui s’y produisait de temps en temps, mais Marlène voulait plus : du « théâtre professionnel », a t-elle dit. Il n’y en avait jamais eu à Atton. Ses habitants en méritaient autant que ceux de la ville ; question de justice culturelle.

L’homme au 147 couscous

Bingo : le CDN était en train de mettre sur pied une tournée pour l’été d’un « spectacle pouvant se déplacer aussi bien en plein air, sur les places, que dans les salles et dans les établissements scolaires, qui soit un moment de culture et d’apprentissage mais aussi de partage avec les spectateurs », écrivait Didym en parlant de Comment réussir un bon petit couscous de Fellag conçu avec et pour Bruno Ricci.

Le spectacle, créé il y a plus de huit ans, avait beaucoup tourné avant d’être remisé dans la malle aux souvenirs. Michel Didym a eu la bonne idée de lui donner une seconde vie en allumant le gaz sous ce plat préféré des français. C’est du moins ce qu’affirmait un sondage, lu dans la presse de l’époque par Fellag, et c’est ce qui donna le déclic pour écrire cette pièce à l’auteur algérien, réfugié en France depuis longtemps (le régime au pouvoir à Alger aimant rudoyer ses artistes indépendants) et écrivant aussi en français. Le couscous, venu du Maghreb, écrasait de sa superbe le steak-frites à demi belge, la paëlla espagnole, la pizza italienne et le pot-au-feu « bien d’cheu nous ».

Bruno Ricci se souvient de ces jours passés en résidence à Châteauvallon avec Fellag. « Au départ, c’était un spectacle fait pour être joué en appartement. Fellag écrivait le matin, je répétais l’après-midi et je jouais le soir dans des villages, cela durait vingt minutes. Je revenais vers Fellag pour lui dire les moments qui fonctionnaient bien et ceux où j’avais merdé, il rectifiait le tir le matin suivant jusqu’à ce qu’on parvienne à une forme qui dure environ une heure dix, fonctionnant également pour les grands plateaux. On a joué le spectacle plus de deux cents fois. La moitié du public, c’était la communauté maghrébine, venue sur le nom de Fellag. On faisait travailler les associations et avant le spectacle une petite maman venait dans la loge et me disait : “après le spectacle, il y a une petite surprise...” Un couscous pour tous, bien sûr. Je me souviens avoir mangé 147 couscous. C’était magnifique, tout le monde ressortait avec un sourire énorme. J’ai retrouvé à travers cette tournée tout ce dont mon père et ma mère italiens me parlaient. »

Ça tombe bien, Marlène, pardon : Madame le maire, est aussi d’origine italienne. Elle avait bien fait les choses. Dans la très grande cour de l’école primaire entourée d’arbres (un vaste espace à rendre jalouses bien des cours de récréation), une scène sommaire a été dressée par l’équipe technique du CDN, avec vue sur la mairie et le clocher de l’église. Les employés de la mairie ont installé des sièges espacés en principe (mesures sanitaires) mais bientôt rapprochés (rapprochement familial ou amical). Il a fallu bientôt ajouter des bancs. Et le théâtre est entré dans Atton en apportant avec lui des effluves de couscous. Seule contrariété, en raison de ce que vous savez, le « couscous citoyen » devant suivre la représentation a dû être annulé. En guise de compensation, chaque spectateur est reparti avec un paquet d’épices de ras el-hanout pour cuisiner un couscous maison. L’acteur n’a pas pu « échanger » autour d’un repas comme il le fait habituellement après chaque représentation.

« Mais où sont-ils ? »

« Quand on va dans des lieux comme Atton en dehors des grandes agglomérations, on sait que les gens n’ont guère la possibilité d’aller à 20, 30 kilomètres voir un spectacle dans un théâtre, alors on vient chez eux. Il suffit que le théâtre vienne à eux et qu’ils l’accueillent pour qu’ils ressentent tout. Je viens d’une famille d’émigrés italiens où mon père me disait : “Le théâtre, c’est pas fait pour nous.” Mais si, c’est fait pour nous, pour nous tous. Il se sera passé quelque chose entre nous, une émotion nous aura traversés en commun, au même moment. C’est de l’humanité, de la fraternité, de la convivialité, de la chaleur humaine, j’adore », s’enthousiasme Bruno Ricci.

« Le fait d’accepter que nous faisons désormais partie de votre environnement social et culturel, ça va vous rasséréner, vous faire du bien en nous intégrant, vous nous oublierez comme vous avez oublié les Italiens, les Espagnols, les Russes, les Chinois, les Bretons, les Normands et les Wallons... un jour viendra où en regardant autour de vous vous direz : “Mais où sont-ils ? Où sont nos Maghrébins ?” » lance Fellag tout en racontant en détails la recette du couscous. Entre deux grains de semoule, il multiplie les digressions, les histoires, les réflexions malines. « C’est fin, diabolique, intelligent, Fellag envoie plein de messages, poursuit Ricci. On retrouve souvent cela chez ces auteurs de l’ancienne école “coloniale”. Ils ont un rapport à la langue qui est quasiment perdu. Dans son texte, j’ai des phrases qui font six lignes. Avec le sens qui vient, qui part, revient, c’est une ode à notre langue. Dire Fellag, c’est très agréable en bouche, comme un bon vin que l’on ferait rouler sur le palais pour en découvrir les saveurs. »

Il y a huit ans, une bande sonore accompagnait l’acteur. Aujourd’hui, c’est un musicien, Taha Alami. Le spectacle y gagne en souplesse et la musique live fortifie sa belle amicalité. En bon conteur et en fin politique, tout en nous faisant saliver, Fellag raconte ce qui se trame depuis des lustres entre la France et l’Algérie. Un double régal.


La tournée de Comment réussir un bon petit couscous se poursuit ; ce soir à Châlons-en-Champagne, demain à Blénod-lès-Pont-à-Mousson, le 9 septembre au CDN de Nancy et le 11 septembre à Dieulouard (54). Suite pour cette nouvelle saison en cours d’élaboration.

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