Simon Abkarian porte Electre dans son chœur

En écrivant et en mettant en scène « Electre des bas-fonds », l’acteur et auteur Simon Abkarian réinterprète l’histoire d’Electre, Oreste et les autres en faisant d’un bordel de captives troyennes le centre de l’action, et d’elles, un chœur de danseuses.

Scène de "Electre des Bas-fonds" © Antoine Agoudjian Scène de "Electre des Bas-fonds" © Antoine Agoudjian
Ariane Mnouchkine parle de Simon Abkarian comme d’un « enfant d’Homère ». Le fait est attesté depuis ces années où l’acteur accompagna le Théâtre du Soleil dans son périple grec du côté des Atrides. Ce que ne dit pas dame Ariane, c’est que si Homère est son père, elle en est, elle, la mère. Pour preuve : Electre des bas-fonds, le spectacle que signe Simon Abkarian et qui est présenté sur la grande scène du Théâtre du Soleil. Tout en restant un acteur honoré par le cinéma, le fils Simon, entre-temps, est devenu le metteur en scène Abkarian. Son spectacle, loin de brocarder l’héritage ou de faire d’« Ariane » un personnage affectueusement caricatural comme l’a fait Philippe Caubère (autre acteur phare, un temps, de la troupe), il n’a de cesse de se mettre sous les lumières protectrices et bienfaitrices du Soleil.

Le collectif des prostituées

Electre des bas-fonds est un spectacle de famille. Et doublement. Car « la création collective des costumes » s’est faite « sous le regard de Catherine Schaub Abkarian », l’épouse de Simon et l’une des interprètes du spectacle. Et si les chorégraphies sont signées « la troupe », on peut aussi supputer que, dans la dite troupe, la chorégraphe Catherine Schaub n’était pas la dernière. Tout à l’heure, on parlera du fils.

Simon Abkarian signe, seul, le texte, la mise en scène et le décor. Sa pièce n’en est pas moins ensoleillée par ce qui sert d’ossature au spectacle : non pas le seul personnage d’Electre mais avant tout un collectif, celui, dans un bordel des bas quartiers, des prostituées qui sont des prises de guerre (Troie). Un bordel où Egisthe, l’ex-amant devenu beau-père, et Clytemnestre, sa mère, ont relégué Electre comme servante pour cause de rébellion. Le bordel constitue le centre du spectacle dont le collectif des prostituées (aux maquillages mnouchkiniens) forme le chœur dansant omniprésent.

Electre n’a jamais admis cette union après que sa mère a assassiné son père, Agamemnon. Electre attend le retour de son frère Oreste dont on ne sait ce qu’il est devenu, pour se venger. Mais est-il vivant ?

Même s’il n’a pas lu Les Anciens Grecs pour les nuls, le spectateur le sait depuis la première scène du spectacle. Où l’on voit l’ami Pylade, fidèle entre les fidèles, pousser le vivant Oreste à revenir, à laver l’honneur de son père. Oreste hésite, il voudrait arrêter la chaîne des vengeances et des assassinats, mais les Atrides ont un rang tragique à tenir : il consent à revenir plus qu’il ne le désire, c’est à ce type de détails que Simon Abkarian infléchit la tragédie en faisant un pas de côté sur le chemin emprunté par Sophocle et les autres. Cela sera également le cas avec Chrysothémis, la sœur d’Electre, la soumise, celle qui a accepté l’autorité de son beau-père. Abkarian l’humanise en la complexifiant : pour protéger sa sœur des fureurs d’Egisthe, elle finira par céder aux pressantes avances de son beau-père, passant du rang de soumise à celui de souillée.

Les très nombreux moments de chorégraphies collectives (belles mais peut-être trop abondantes) assortis de costumes variés et inventifs réalisés à peu de frais ne vont pas, comme toujours chez les fils du Soleil, sans une intense partition musicale. Ils sont là dans une alcôve sur le côté droit de la scène – la place de Jean-Jacques Lemêtre dans les spectacles de Mnouchkine (lire Jouer avec la musique. Jean-Jacques Lemêtre et le Théâtre du Soleil, Actes Sud) : le fils, Djivan Abkarian, et ses deux compagnons du groupe Howlin’Jaws, Baptiste Léon et Lucas Humbert. Comme dans les spectacles du Soleil, leurs fines mélodies accompagnent aussi les voix, mais tout autrement, avec plus de douceur et moins d’exotisme.

Travestissement et ruse

Ce décentrement spatial du palais au bordel est redoublé par un temps particulier : c’est le jour des morts, celui où l’on se travestit. C’est ainsi qu’Oreste nous revient en fille. Usant, par la même, de la ruse, cette spécialité de la Grèce ancienne, pour mieux arriver à ses fins. De ce stratagème, l’auteur Abkarian et ses interprètes, font leur miel. Cela nous vaut par exemple le dialogue suivant au bordel entre Oreste (habillé en fille, n’ayant pas encore révélé son identité) et sa sœur Electre :

« Oreste. Ton frère vit.

Electre. Où est-il ? Dans quel pays traîne-t-il sa misère ?

Oreste. Il est ici sur la terre de ses pères.

Electre. Où ? Emmène-moi à lui.

Oreste. Pourquoi marcher quand l’objet de ton désir se tient en face de toi ? »

Etc.

Simon Abkarian est un homme de théâtre humaniste. Il aime entretenir cette connivence avec le spectateur. Il tient la tragédie à distance – les meurtres se font en coulisses – et n’aime rien tant que de faire danser sa troupe mise en mouvement par son épouse sur les airs joués par son fils et ses potes. Tout en ménageant des scènes où les sentiments déplient leurs nœuds complexes (telle la dernière scène entre Oreste et Clytemnestre où les propos de la mère évoquant Iphigénie, sa fille, ébranlent en lui le fils et le frère). Une façon aussi de faire le lien avec le pays d’où il vient, l’Arménie, qui en matière de tragédie n’a de leçon à recevoir de personne.

La troupe nombreuse – plus d’une vingtaine d’acteurs-danseurs sur le plateau avec la participation des Studios d’Asnières-ESCA (école supérieures des comédiens par alternance) – s’installe sur la scène du Théâtre du Soleil pour cinq semaines. Cinq semaines ! Une rareté dans le paysage des théâtres publics. Une rareté qui fait le lien avec les habitudes du Théâtre du Soleil qui soutient ardemment l’aventure. Un pari aussi. Globalement relevé sur scène, même si le spectacle gagnerait à être légèrement écourté. Souhaitons que le public du Soleil suive. Ariane n’est pas là pour déchirer les billets à l’entrée, mais le meilleur des jus de gingembre vous attend face à la librairie où les textes des pièces de Simon Abkarian copinent avec ceux des spectacles du Théâtre du Soleil, la maison mère.

Théâtre du Soleil, du mer au ven 19h30, sam 15h, dim 13h30. Le texte de la pièce est paru aux éditions Actes Sud-Papiers, 108p., 15€.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.