Une officine catholique attaque Rodrigo Garcia ; remake du procès « Madame Bovary » ?

« Provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence raciale », ce sont les termes du réquisitoire renvoyant devant le tribunal correctionnel ce 30 octobre, un éditeur et un directeur de théâtre pour avoir édité et présenté « Golgotha Picnic », une pièce et un spectacle de Rodrigo Garcia.

L’affaire serait amusante si c’était là le sujet d’une nouvelle pièce de Rodrigo Garcia qui ne déteste pas se regarder le nombril. Mais ce n’est pas une pièce c’est bel et bien un procès. Dès lors, l’affaire apparaît aussi sérieuse qu’inquiétante.

Pas touche à mon Christ !

La motivation de l’ordonnance de renvoi était autrement plus explicite. Selon la partie civile, l’AGRIF (Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne), la pièce contiendrait des propos « diffamatoires », lesquels « dépasseraient les limites de la liberté d’expression » et « par leur violence » discréditeraient « la personne du Christ » tout en stigmatisant « la communauté de ceux qui en sont les disciples ». Tout cela fomenterait « une incitation à la haine, et au rejet des catholiques ». Pas touche à mon Christ !

L’AGRIF (pour qui le FN, dont elle fut proche, apparaît désormais trop tiède) attaque le plus souvent en justice, son arme favorite. S’en prenant à La Tentation du Christ de Martin Scorcese ou Je vous salue Marie de Jean-Luc Godard, par exemple. Il lui arrive d’être déboutée, il lui arrive aussi de ne pas l’être. Cette « alliance » qui ne porte pas la tolérance et l’humour dans son cœur a aussi lancé une pétition pour la dissolution de Charlie Hebdo (voir son site).

Lors de la création en France de Golgotha Picnic au Théâtre Garonne de Toulouse (lire ici), les intégristes de Civitas avait organisé un sit-in avec prières devant le théâtre. Tiens, aujourd’hui le directeur du Garonne n’est pas poursuivi par l’AGRIF ; seul Paris vaut donc cette méchante messe ? Dans le programme de Toulouse, Rodrigo Garcia écrivait : « La Bible est la fable la plus fascinante, pour la qualité du langage et pour l’imagerie débordante : des anges qui montent, des flammes de toute part, des cieux qui s’ouvrent, des miracles, des démons, des morts et des tortures inimaginables, des théories sur l’amour impraticables ». Ça ne mange pas de petits pains, si je puis dire.

Un Christ peut en cacher un autre

L’acteur du dernier spectacle des Chiens de Navarre, en Christ se tortillant sur sa croix, accueille les spectateurs en leur tenant des propos libres (improvisés) voire, certains soirs, joyeusement diffamatoires, comme aiment à le faire en se pourléchant les babines les bouffeurs de curés. Il est autrement provocateur. Mais l’AGRIF ne peut pas être partout, Dieu et le Diable lui pardonneront.

Passons au texte de Golgotha Picnic. Garcia y décrit un type qui, bien que cloué sur une croix, est un mec comme les autres. « Vaniteux », il sait tirer la couverture à lui, s’y connaît en auto-promo et en manipulations de l’opinion (« il a orchestré une parfaite iconographie de la terreur »). Ce n’est pas un rigolo, il ne connaît pas de blagues, a du mal à s’amuser, l’esprit de sérieux le guette, de surcroît il est nul en foot. Pire, il est « incapable d’aller boire des bières, de se lancer dans une discussion sur les filles avec un pote et de rater le dernier bus ». Humaniser le Christ et le rendre proche des gens, est-ce là « une incitation à la haine et au rejet des catholiques » ? Au demeurant, c’est un procédé vieux comme l’anticléricalisme.

Faut-il brûler les livres de l’hérétique Artaud ?

Faut-il clouer au pilori les éditions de poche qui propagent de l’Arthur Rimbaud, lequel se moque de la messe dominicale (« Les blafards dimanches, âcres hypocrisies ») et insulte le petit Jésus devenu grand (« Christ ! O Christ ! éternel voleur des énergies ») ? Faut-il interdire d’antenne Georges Brassens ? Faut-il brûler les œuvres d’Antonin Artaud qui traitait le pape de « chien » et dieu (sans majuscule) de « morpion » ? Pour en finir avec le jugement de Dieu du même Artaud est un texte autrement plus insultant et incisif que la pièce de Rodrigo Garcia : « Je renie le baptême et la messe / Il n’y a pas d’acte humain / Qui, sur le plan érotique interne, soit plus pernicieux que la descente / Du soi-disant Jésus-Christ / Sur les autels ». Sans oublier ces premiers mots du Théâtre de la cruauté, texte étudié dans les écoles de théâtre : « Connaissez-vous quelque chose de plus outrageusement fécal que l’histoire de dieu et de son être : SATAN ».

Le procès se tient le 30 octobre à Paris devant la fameuse 17e chambre du Tribunal de grande instance, à l’heure du casse-croûte. Quelques jours plus tard à Montpellier – où il dirige le centre dramatique national –, Rodrigo Garcia créera son nouveau spectacle, 4 (la trinité + un ?) avant de venir au Théâtre des Amandiers de Nanterre. On ne saurait rêver plus beau plan com. Cerise sur ce gâteau, l’éditeur (Les Solitaires intempestifs) sommé de s’expliquer devant le tribunal, publie ces jours-ci Bovary. Un texte du Portugais Tiago Rodrigues qui tourne autour du procès fait à Flaubert en 1857 après la publication de son roman Madame Bovary en feuilleton (on verra le spectacle de Tiago Rodrigues au printemps).

Flaubert doit faire face aux foudres d’un dénommé Ernest Pinard : l’écrivain outragerait les mœurs et la religion. Flaubert sera acquitté mais on lui tire les oreilles pour son « réalisme vulgaire et souvent choquant ». Six mois plus tard, Charles Baudelaire pour Les Fleurs du mal (Saint Pierre a renié jésus… et il a bien fait ! », etc.) aura affaire au même Ernest Pinard mais lui sera condamné. Pas mort, Pinard ?

On se souvient de ce procureur du nord de la France qui, il n’y a pas longtemps, condamna un professeur qui avait fait lire à ses élèves Le Grand Cahier d’Agota Cristof. Un Pinard peut en cacher un autre.

Procureurs de la 17e Chambre et de tous les pays, relisez Baudelaire et son « Hymne à la beauté » :

« De Satan ou de Dieu, qu’importe ? Ange ou Sirène,

Qu’importe, si tu rends, – fée aux yeux de velours,

Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! –

L’univers moins hideux et les instants moins lourds ? »   

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