Denis Lavant : cap au meilleur

Les grands acteurs savent aussi être les plus humbles : Denis Lavant le prouve hautement en donnant corps et voix à l’un des derniers textes de Samuel Beckett, « Cap au pire ».

Scène de "Cap au pire" © Pierre Grosbois Scène de "Cap au pire" © Pierre Grosbois
Eclairé par un carré de lumière au sol, quelques petits projecteurs qui adoucissent les ombres sans les atténuer ou bien par un faisceau de rayons qui viennent le cadrer de part et d’autre (lumières de Catherine Verheyde), l’acteur Denis Lavant se tient debout, face au public de la petite salle Christian Bérard du Théâtre de l’Athénée.

« Dire encore »

Ses mains se joignent devant lui puis s’écartent. Comme la proue d’un navire écartent les vagues, ai-je pensé dans l’instant et puis, non, plutôt comme un livre que l’on ouvre, me suis-je dit plus tard, au sortir de Cap au pire en descendant les escaliers sans fin qui mènent à cette salle haut perchée.

Le mouvement des bras s’éteint quand les mains atteignent les flancs du corps, elles ne bougeront plus jusqu’à la fin, pas un mouvement, pas même un frémissement des doigts. Le corps restera droit, debout. « Tant mal que pis se mettre et tenir debout », dira Beckett un peu plus loin, et ajoutera : « Tête inclinée sur mains atrophiées. Occiput au zénith. » Il suffit de lire. Tout est dit. Le visage reste dans une relative pénombre (une « pénombre obscure »), un peu penché vers l’avant.

Et cela commence, premier paragraphe : « Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’à plus mèche encore. Soit plus mèche encore. »

Chaque point est un silence, petit silence, long silence, selon la façon dont Beckett cascade les phrases (si je puis dire), selon comment Denis Lavant les renifle comme un chien piste le gibier à son odeur et le suit à la trace. Ces « encore » qui se répondent dans ce premier paragraphe, l’acteur ne le leur fait pas un sort, pas plus qu’aux autres mots, il les laisse affleurer, comme un degré zéro du dire, non neutre, aux inflexions minimes (« le minime minimum », écrit Beckett), non chuchotées mais offertes comme si les lignes du papier étaient mises en onde par le truchement du corps. Un flux continu, sans à-coups, sans accélération notable, cependant nullement uniforme, comme un dire de veille, l’interface de l’écoute. « Nul cri. Douleur simplement », écrit encore Beckett.

Denis Lavant épouse le rythme de la ponctuation et des phrases suspendues avant leur terme, coupées net, ravalées, avortées. Second paragraphe : « Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soit mal dit. »

« Rien que là. Rester là. »

Après les « encore », ce sont les les « dire »-« dit » qui guirlandent (si l’on peut dire) la phrase de leurs petites lumières, avant que le troisième paragraphe n’orchestre « encore » et « dire » avec « nul » : « Dire un corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins. Un lieu. Où nul. Pour le corps. Où être. Où bouger. D’où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger. »

Et il en va ainsi tout au long de ce texte dont le nombre de signes n’excède pas celui d’une page du Monde. C’est à la fois lumineux et inexplicable, énigmatique et envoûtant, clair et obscur. Scandé à l’extrême, brassant le souffle. C’est chamanique. Quand on ne sait pas quoi dire, on dit chamanique (pour parodier une réplique célèbre de Tchekhov).

Jacques Osinski qui signe la mise en scène raconte que pendant les répétitions Denis Lavant a essayé de lever un bras, de bouger la tête, mais cela sonnait faux. Quelle humilité magnifique chez cet acteur habituellement bondissant.

Je me souviens de ce jour ancien où dans le cimetière d’un village du Haut Allier, accordéon en main, Denis Lavant sautait entre les tombes en proférant des poèmes d’Essenine. Dans Cap au pire, on est loin de ce double cocasse de Léos Carax qui fait l’Arlequin, l’acrobate, le fou ou le vieil acteur dans ses films. Loin aussi de son tutoiement avec Céline, Shakespeare, etc.

Denis Lavant nous apparaît comme un guerrier revenu de bien des guerres, couturé de partout, un résidu d’Ulysse qui revient à la maison où une main amie a laissé sur sa table de chevet Cap au pire de Samuel Beckett. Alors quand tout dort autour de lui, quand le silence est propice, il ouvre le livre et entame la lecture des 62 pages en gros caractères, et va jusqu’au bout, d’une traite.

« Essayer encore. Rater encore. »

C’est ainsi que Denis Lavant a répété ce texte devant Jacques Osinski : d’une traite. Comme une fugue dont le sens n’est perceptible que dans son mouvement. David Warrrilow, l’un des grands interprètes des solos de Beckett (l’un d’entre eux lui est dédié), disait : « Quand je joue [Beckett], je me laisse guider par la musique. J’ai toujours insisté pour qu’on ne discute pas du sens de ses pièces en répétition. Je n’en parle jamais avec Beckett non plus. » Denis Lavant procède ainsi.

Beckett a publié Worstward ho en 1983, l’année où Warrilow créait en français Cette fois et Solo. Le texte sera traduit en français sous le titre Cap au pire, non par Beckett lui-même mais, avec son accord, par Edith Fournier. Il paraîtra aux Editions de Minuit (comme tout son œuvre) en septembre 1991, presque deux ans après sa mort survenue le 22 décembre 1989. Cap au pire est l’un de ses derniers textes. Beckett l’écrit juste avant What where (qu’il traduit en français en Quoi où) et Stirrings Still (qu’il traduit en français sous le titre Soubresauts). Il aura eu le temps et la force de traduire en anglais son ultime texte (un poème) écrit en français, Comment dire, sous le titre What is the word.

C’est dans Cap au pire que l’on croise ces mots devenus une formule magique pour nombre d’artistes de la plume, du pinceau ou de la scène : « Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. » Beckett la réitère et complète : « Rater mieux encore. Ou mieux plus mal. Rater plus mal encore. Encore plus mal encore. Jusqu’à être dégoûté pour de bon. »

Apparition, disparition, une fois encore. Un enfant, un vieillard. Deux en un ? Un en deux ? Deux plus un ? On ne sait. « Disparition de tout » aussi bien, écrit-il. Les mots ? « Comme parfois ils presque sonnent presque vrai ! » C’est ainsi que Denis Lavant les fait presque sonner. Comme si le texte, non écrit pour le théâtre pourtant, portait en lui sa propre dramaturgie.

Théâtre de l’Athénée, mar 19h, mer, ven, sam 20h, dim 16h, jusqu’au 14 janvier.

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