Alexandra Badea et Anne Théron, à la recherche de mères perdues

Fruit de la rencontre féconde entre celle qui écrit, Alexandra Badea, et celle qui met en scène, Anne Théron, « A la trace » explore la relation entre mère et fille. Une pièce pour quatre actrices, un spectacle qui sait bien faire usage du cinéma. Une très belle navigation entre deux mères.

scène de "A la trace" © Jean-Louis Fernandez scène de "A la trace" © Jean-Louis Fernandez
Les plus belles pages de théâtre sont des histoires de rencontre. Elles peuvent être éphémères, le temps d’un spectacle, elles peuvent être durables comme celle de Tchekhov et de Stanislavski. Je ne sais si la rencontre entre Anne Théron et Alexandra Badea connaîtra d’autres aventures, espérons-le toutefois, mais celle-ci est touchée par la grâce, l’évidence, le moment juste. Dans leurs parcours respectifs, elle vient en son heure, l’une épaulant l’autre pour aller plus loin dans les ressacs de leur identité artistique. Il en résulte une pièce magnifique, à la fois dense et fluide, et une mise en scène sublime, tout en glissements de paroles entendues et de regards captés. Un flux continuel d’une douceur rythmique hypnotique. La pièce aussi est construite sur un jeu de rencontres et la mise en scène organise avec bonheur celle du théâtre et du cinéma.

Femme de nuit, fille de jour

Longtemps avant que rien de concret n’existe, Alexandra Badea et Anne Théron se sont beaucoup vues, ont parlé de tout, de rien, de films, de livres, de souvenirs intimes, de ce qu’elles souhaitaient approcher explorer, interroger ensemble : les rapports entre une mère et sa fille. Et puis Alexandra Badea est partie écrire seule A la trace. Et quand Anne Théron s’est mise au travail, l’auteure (elle préfère ce terme à celui d’autrice) n’est pas venue assister aux répétitions.

Les pièces d’Alexandra Badea (huit à ce jour, parues aux éditions de L’Arche ainsi que son roman Zone d’amour prioritaire) ne sont pas prolixes en didascalies, elles en sont même dépourvues. Ce qui laisse le champ libre au lecteur et donc au metteur en scène pour imaginer des espaces, des corps, des visages... C’est ainsi que le spectacle commence dans la salle d’attente d’un aéroport, celui que suggère la séquence 9 (la pièce en compte onze), renvoyant les huit séquences précédentes à un long flash-back où l’on suit parallèlement le parcours de deux femmes, Clara et Anna, effectuant quatre rencontres chacune, avant qu’elles ne se croisent sans se connaître dans le même aéroport.

Anna, femme de la quarantaine encore dans la splendeur de sa beauté comme aurait dit Duras, connaît bien les aéroports. Au gré de son métier, architecte ou marchand d’art ou autre chose, on ne sait au juste (le mensonge est sa romance), elle circule de par le monde. Elle fuit. Un jour, alors qu’elle promenait son enfant en bas âge, elle a fumé une cigarette sur un pont et elle s’est jetée dans le fleuve. Elle a survécu, laissant tout derrière elle, son compagnon, son enfant, sa mère, qu’elle n’a pas vue depuis plus de trente ans quand commence A la trace. Dans les villes où elle séjourne de chambre d’hôtel en chambre d’hôtel, elle se branche sur un site de rencontres pour parler avec des inconnus. Des hommes qui vivent souvent dans d’autres villes, d’autres pays, d’autres fuseaux horaires. Le hasard fait parfois que l’homme et Anne se trouvent dans la même ville, alors la rencontre virtuelle peut, le temps d’une nuit, virer au réel. « Je ne sais pas pourquoi je suis là. Je me réveille et je ne sais pas où je suis. Il y a un moment dans la nuit où on n’arrive plus à faire barrage à cette pensée sauvage qui nous guette de partout. Les voix éclatent à l’intérieur. Ça devient bruyant. Je voudrais entendre autre chose que mes voix. La nuit, le passé arrive à me rattraper et je n’aurai plus envie de me laisser faire », dit Anna à l’un de ces hommes de nuit.

Clara est une jeune femme dans les vingt, vingt-cinq ans, elle ne fuit pas, elle cherche. Mais elle fuit aussi, et Anna aussi cherche. Deux êtres blessés, solitaires mais nullement repliés sur eux-mêmes, en quête d’un sens à donner à leur vie peut-être. Si Anna s’ouvre la nuit, c’est plutôt le jour que Clara part à la recherche d’une femme, possiblement sa mère. A la mort de son père, Clara a trouvé dans son bureau un sac à main. Dedans, des bricoles de femme et une carte électorale au nom d’Anna Girardin. Qui est cette femme ? « Je ne sais pas ce que je cherche, je ne sais pas qui je cherche, je ne sais pas pourquoi je te cherche », dit Clara. On se doute bien que celle qu’elle cherche est cette Anna dont on suit les rencontres avec des homme sur Internet. La rencontre aura lieu, in fine, quand Anna retrouvéera celle qu’elle a si longtemps fui : sa propre mère interprétée avec une bouleversante humanité par Maryvonne Schiltz. Dès lors, A la trace cesse, la traque étant achevée ; une autre pièce commence dont on ne saura rien mais que chacun peut imaginer.

Ces retrouvailles finales entre Anna et Clara constituent une péripétie qui tient en deux brèves répliques, juste ce qu’il faut pour couper la chique au pathos et boucler la boucle. Comme pour tout voyage, l’important n’est pas le but mais le chemin qui y mène, ces relativement brèves mais intenses rencontres que les deux femmes font l’une avec des hommes croisés sur un écran le temps d’une connexion et l’autre avec différentes femmes nommées Anna Girardin. Ces rencontres sont des stations où, par bien des détours, des reflets et des étonnements, Anna et Clara apprennent en conversant, à mieux (se) comprendre, à mieux (s’)accepter, à mieux appréhender l’autre et embrasser la vie.

Deux fois quatre

Les huit premières séquences de la pièce présentent en alternance, non sans infra-correspondances, les rencontres respectives que font Clara et Anna selon un mode narratif propre à chacune. Clara écrit comme à haute voix le journal des moments qui précèdent, accompagnent ou suivent ces rencontres avec différentes Anna Girardin qu’elle suit à la trace avant de les aborder et de parler enfin. Dans ce double registre, la jeune actrice Liza Blanchard s’impose avec une détermination du pas et une obstination du regard en symbiose avec son personnage en quête de la « vraie » Anna Girardin à travers quatre figures. Successivement : une chanteuse de cabaret connue de quelques habitués qui dans la journée s’occupe d’enfants dans une école, une avocate défendant un vieil homme qui a assassiné sa compagne, une femme qui a quitté la ville et ses petits boulots pour vivre « en autoproduction en dehors du circuit de l’argent » à la campagne, une spécialiste en auto-psycho-phonologie installée à Berlin.

Scène de "A la trace" © jean-Louis Fernandez Scène de "A la trace" © jean-Louis Fernandez

Ces quatre femmes « peuvent être interprétées par la même comédienne », note Alexandra Badea en préambule, et c’est le cas. Judith Henry apporte aux quatre possibilités d’Anna Girardin sa façon d’aborder les rôles en les caressant, comme des animaux sauvages, en les apprivoisant avec sa voix douce, sa façon de regarder tout personnage avec bienveillance et de l’accueillir dans son corps qui garde en lui une part d’enfance.

Anna, en pianotant sur le site de rencontres, va successivement parler avec Thomas qui répare des réseaux informatiques à travers le monde, Bruno qui fréquente le site pour améliorer son anglais, Yann handicapé à la suite d’un accident dans le sport à haut risque qu’il pratiquait, Moran qui ,après avoir parlé longuement de la fin de vie de sa mère, dira écrire une thèse sur les rencontres virtuelles. Autant de moments où le mensonge flirte avec la vérité, où la séduction est une forme de l’introspection. Ces êtres qu’Anna rencontre sans pouvoir les toucher et sans qu’ils puissent la toucher, elle les foudroie par sa voix, celle oiseleuse et ensorceleuse de l’actrice Nathalie Richard. L’irradiation de sa présence, l’ambiguïté de son regard allant du doux au dur conviennent parfaitement à cette Anna-là qui se livre par bouffées et brouille les cartes en permanence.

Anne Théron a choisi Nathalie Richard et Judith Henry  très en amont, elle voulait travailler avec elles, parfois depuis longtemps, et c’est aussi en songeant à elles qu’Alexandra Badea a écrit.

De l’écran d’ordi au cinéma

Mais comment mettre en scène sur un plateau de théâtre les conversations d’Anna voyant successivement les visages de ses interlocuteurs via des webcam ? Rien de moins présent sur une scène qu’un écran d’ordinateur, lequel ne vaut que par le scintillement que renvoie l’écran. Anne Théron trouve une solution qui, pour être astucieuse, est d’abord lumineuse. Les quatre hommes (interprétés successivement par Yannick Choirat, Alex Descas, Wajdi Mouawad et Laurent Poitrenaud) ont préalablement été filmés avec une caméra de cinéma. Anna leur parle depuis une chambre d’hôtel matérialisée par une construction au fond du plateau servant aussi d’écran (scénographie Barbara Kraft qui signe aussi les costumes), l’actrice est équipée d’un micro hf si bien que les sons s’accordent (déterminant apport de Sophie Berger, comme l’est celui de Benoît Théron pour la lumière). Etrange expérience pour une actrice que de parler avec un partenaire dont les répliques sont enregistrées, d’être sur une scène et de dialoguer comme en direct avec le film. Cela demande une concentration extrême.

Rien à voir avec le « cinéma en direct » d’un Cyril Teste, rien à voir non plus avec ces spectacles où l’on suit les acteurs caméra à l’épaule comme sait le faire magistralement l’équipe de Frank Castorf. Pas de contamination, pas d’enveloppement du théâtre par le cinéma, mais un respect mutuel, à l’image de ce qui se passe dans A la trace : une rencontre entre deux mondes, à chaque fois deux êtres qui font un bout de chemin ensemble. Le générique de fin, qui défile sur l’écran comme un générique de film, est conséquent. Anne Théron n’a de cesse d’insister sur le travail d’équipe, sur le rôle de ses collaborateurs. Elle a raison, ils font tous front commun. C’est fou ce qu’il faut de personnes pour parler de l’intimité de quelques-unes.

Théâtre national de Strasbourg, du lun au sam 20h, dim 10 fév 16h, jusqu’au 10 fév. Puis tournée : La Passerelle, scène nationale de Saint-Brieuc, les 20 et 21 fév ; Les Célestins, Lyon, du 28 fév au 3 mars ; Comédie de Béthune du 20 au 23 mars ; MC2 Grenoble du 24 au 27 avril ; Théâtre de la Colline, Paris, du 2 au 26 mai.

Le texte A la trace suivi de Celle qui regarde le monde est paru aux éditions de L’Arche, 96 pages, 13€.

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