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Billet de blog 29 février 2024

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Noémie Ksicova adapte « L’enfant brûlé » de Stig Dagerman

Ce titre se veut volontairement informatif car c’est une bonne nouvelle que de voir une jeune metteure en scène s’intéresser à l’écrivain suédois à la brève vie. Le résultat est contrasté mais l’essentiel est là : son spectacle donne envie de relire ou de découvrir Stig Dagerman

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Illustration 1
scène de "L'enfant brûlé" © Jean-Louis Fernandez

Les spectateurs se divisent en deux. Il y a ceux qui ont lu L’enfant brûlé  et ceux qui ne l’ont pas lu. Publié en poche (collection l’Imaginaire chez Gallimard), c’est l’un des romans du suédois Stig Dagerman qui s’est suicidé à l’âge de 31 ans en 1954. Il a laissé derrière lui un court texte inédit retrouvé plus tard et qui depuis a fait le tour du monde : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Tous les livres ou presque de cet écrivain qui exerça aussi le métier de journaliste ont été, tous ou presque, traduits (romans, reportages) en français et il est difficile de lire l’un de ses livres sans avoir envie d’en découvrir un autre.

L’enfant brûlé a été traduit dès 1956 chez Gallimard. Il semble qu’une adaptation de ce roman ait été faite par l’auteur d’après ses biographes. Noémie Ksicova qui signe sa propre adaptation du roman n’en dit rien. Disons-le sans attendre, son spectacle autant par ses charmes que par ses maladresses et ses ellipses donne envie de relire le roman du suédois à ceux qui l’on lu et à ceux qui n’ont jamais lu Dagerman de le découvrir dans son jus.

Cependant l’histoire de ce spectacle vient d’ailleurs: d’un désir d’acteur. La metteure en scène Noémie Ksicova voulait « absolument retravailler  avec  Théo Oliveira Marchado », jeune acteur découvert lors de son précédent spectacle Loss. C'est en pensant à lui qu’elle a pensé à L’enfant brûlé, ce roman qu’elle avait lu dix ans auparavant et dont le titre, pour tout lecteur, reste inoubliable. De fait, dans L’enfant brûlé comme auparavant dans Loss, elle peut déployer sa vision du plateau comme celui d’un « espace de questionnement, mais aussi de réparation et de consolation ».

Le jeune acteur interprète le rôle du jeune Bengt qui, à la première page du roman perd sa mère qui tombe mortellement dans une boucherie du village où elle est venue acheter de la viande. Bengt se retrouve seul avec son père Knut (Vincent Dissez) et, par intermittences, avec sa fiancée Bérit (Lumîr Brabant). Bengt comprend vite que son père a une maîtresse Gun (Cécile Péricone), il comprendra aussi assez vite, via un flash mémoriel, que sa mère avait eu naguère un amant. Le chien Mésa complète le tableau.

Tout se passe d’abord dans la maison modeste où Bengt dort dans un coin de la salle à manger et le père dans la chambre parentale fermée par une porte. Puis, plusieurs fois, l’action se déplace dans un île au bord de la mer où Gun a l’usage d’un cabanon. Ils y viennent tous les quatre avec le chien. Gun et Bengt y retourneront seuls Une relation trouble où haine, vengeance et désir cohabitent unit en secret Bengt et Gun (dont on peut penser qu’elle plus près de l’âge de la mère de Bengt que de l’âge de sa fiancée Bérit) sans pour autant que les relations entre Bengt et Bérit, Gun et Knut n’en soient sérieusement affectées. Un roman tout en tensions.

Le roman est écrit en des chapitres où s’intercalent des lettres que Bengt s’écrit à lui-même chaque mois de février à mai, puis il écrit une lettre à Bérit, une lettre à Gun, une lettre à son père, la dernière lettre, il demande à Bérit de la déchirer (ce qu’elle fait), c’est une lettre adieu après ce qui aurait été son suicide mais, dans la forêt, lors d’une ballade en famille, avec un couteau, il ne parvient pas à mettre fin à ses jours contrairement au trentenaire Dagerman qui se suicidera dans son garage en s’enfermant dans sa voiture et en absorbant les gaz toxiques de la combustion. Bengt est un homme blessé, un enfant brûlé sur lequel veilleront désormais un père aimé, une fiancée et une mère amante. Dans un dernier et court chapitre comme rêvé, Bengt et Gun sont comme seuls au monde. « « Maman », murmure-t-il en la caressant comme un fils ». « C’est l’histoire la plus troublante que j’ai été amenée à lire » dit Noémie Ksicova. Elle confesse aussi avoir tenu la main de son père agonisant des heures durant. En rentrant chez elle, la nuit, couché après de l’homme qui partage sa vie, sa main dans la sienne, elle ne savait plus « si son corps contre le mien est variablement le sien ou celui de mon père ». Un vertige qui lui a sans doute fait comprendre plus avant les ressorts secrets de L’enfant brûlé de Dagerman.

Plusieurs des lettres de Bengt traversent le spectacle et en assurent partiellement le rythme comme dans le roman. Mais le reste est trop souvent une plate ou benoîte traduction visuelle de gestes, de moments que le roman raconte par le menu telle cette robe rouge qui portait la mère défunte et que porte maintenant Gun. C’est particulièrement dommageable dans les scènes qui se passent au bord de la mer où les conventions du théâtre et ses pauvres artifices ont bien du mal à figurer l’immensité du paysage et le trouble des corps. L’excellence des actrices et des acteurs n’y peuvent rien. Cependant, on sort du spectacle avec l’envie de relire L’enfant brûlé et, pour ceux que n’ont pas lu Dagerman, de le découvrir. Et enfin, pour beaucoup, l’envie de suivre le parcours atypique de Noémie Ksicova.

Le spectacle créé au CDN de Reims est à l’affiche du théâtre de l’Odéon-Berthier jusqu’au 17 mars du mar au dim. Le dim 3 mars rencontre avec Noémie Ksicova à l’issue de la représentation et le lundi 12 mars, soirée autour de Stig Dagerman en présence de sa fille Lo Dagerman.

Le texte de L’enfant brûlé dans une traduction d ‘Élisabeth Backlung (utlisée pour le spectacle) est disponible en poche l’Imaginaire/Gallimard.

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