Dijon: le festival Théâtre en mai à l’heure du petit pan de mur jaune

Chaque année, le festival Théâtre en mai accueille les spectacles récents de la jeune création essentiellement française ou inédits, comme le nouveau spectacle de Céline Champinot. Il pose sur cette jeune création le regard d’un « parrain », cette année, le Théâtre du Radeau, venu avec « Soubresaut ». Un beau temps de rencontres.

Moment de "Soubresaut" © Vincent Arbelet Moment de "Soubresaut" © Vincent Arbelet
Pour la première fois, le parrain de l’édition 2018 du festival Théâtre en mai à Dijon n’est pas un metteur en scène mais une compagnie, le Théâtre du Radeau. Quand Benoît Lambert a pris la direction du Théâtre de Bourgogne, il a poursuivi le rendez-vous de mai (initié naguère par François Le Pillouer et relancé par François Chattot) en l’infléchissant : présenter des spectacles de la jeune création essentiellement française et faire dialoguer les jeunes créateurs avec un parrain d’une autre génération. Après Matthias Langhoff, Pierre Debauche, Jean-Pierre Vincent, Maguy Marin et Alain Françon, voici donc le Radeau qui, en trente ans, est souvent venu présenter ses spectacles en Bourgogne.

C’est devant le décor ou plutôt le paysage de leur dernier spectacle Soubresaut (lire ici) que s’est déroulée la traditionnelle rencontre avec le « parrain » au début du festival. Ils étaient trois ; Laurence Chable, Frode Bjørnstad et François Tanguy, le metteur en scène et scénographe de la compagnie depuis longtemps.

« Vous avez essayé la mort de Bergotte ? »

Comme chaque année, Olivier Neveux (professeur à l’ENS de Lyon) animait la rencontre. Il avait affûté des questions, il eut bien du mal à les poser. Car François Tanguy parla longuement. Une parole ample, sinueuse, ensorcelante, ici apparemment absconse et soudain prodigieusement lumineuse. Une parole nourrie de livres qu’il avait apportés et disposés devant lui, comme le dernier livre de Jacques Rancière (La Méthode de la scène, conversations avec Adnen Jdey, Paris, éditions Lignes, 2018) tout juste sorti des presses, ou encore le dernier livre de Pierre Michon, Tablée (L’Herne). Mais c’est avec Marcel Proust qu’il commença.

Après avoir parlé au public du resserrement et du redéploiement de l’espace (celui de la scénographie de Soubresaut, derrière lui) et de « la perspective renversée », il lança au public : « Vous avez essayé la mort de Bergotte ? » Sans attendre de réponse, livre en main, il lut l’une des pages les plus célèbres de La Recherche, celle où Proust raconte la mort de l’écrivain Bergotte devant Vue de Delf, le tableau de Vermeer, contemplant le « petit pan de mur jaune » sur la droite du tableau évoqué par un critique et que Bergotte n’avait pas remarqué la première fois.

Pan de mur et pommes de terre

François Tanguy poursuivit la lecture : « ... grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. “C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune.” » Et ainsi jusqu’au bout : « Il se répétait : “Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune.” Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : “C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien.” Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. » Entre le petit pan de mur jaune, les petits personnages en bleu et les pommes de terre, quelque chose se joue dont Soubresaut est l’écho.

Par la suite, Tanguy devait évoquer un autre tableau, célèbre lui aussi, Les Ambassadeurs d’Holbein le Jeune et leur fameuse anamorphose qui fait que lorsqu’on regarde le tableau non de face mais en se déplaçant sur le côté, on voit apparaître l’image d’un crâne. Ainsi en va t-il, de plus en plus, des spectacles du Radeau et singulièrement de Soubresaut. Le regard comme le spectacle ne saurait être centré, il vagabonde. « C’est à vous les regardants de construire ce petit pan de mur jaune », continua François Tanguy.

Profitant d’une soudaine suspension du flux nourri, Olivier Neveux posa une question sur l’apparition du titre, Soubresaut. « Le titre est arrivé très tard, c’est une respiration qui va faire chanter tous les revenants. » Je ne sais plus comment François Tanguy en est alors arrivé à Avrom Sutzkever (1913-2010), rescapé du ghetto de Wilno (Vilnus aujourd’hui) qui témoigna au procès de Nuremberg et devait écrire Le Ghetto de Wilno (traduit chez Denoël) où il raconte comment quelques amis juifs et lui, employés du ghetto, réussirent à faire sortir des livres anciens, les trésors de la Jérusalem de Lituanie. « Il a sauvé un petit pan de mur jaune », commenta Tanguy.

Chefs et vins de Bourgogne

Alors Laurence Chable prit la parole. Elle parla d’« agencements » et d’« articulations », et plus tard précisa : « François dit souvent qu’il n’est pas là pour occuper l’espace mais pour le dégager. » Lumineux renversement. Plus tard encore, François Tanguy raconta sa visite à Moscou au cabinet d’Eisenstein. Deux petites pièces dont Naoum Neuman (le fondateur de la Cinémathèque moscovite, le Langlois russe, mis sur la touche par Poutine avec la complicité de Nikita Mikhalkov) avait les clefs. C’est là qu’il vit les heaumes d’Ivan le Terrible qui semblent en acier mais qui, en fait, sont en carton. Les coiffes du chevalier de Soubresaut en sont l’écho. Ainsi se façonnent les spectacles du Radeau.

Mais quand un spectacle est-il fini ? demanda Olivier Neveux. Quand advient « l’épuisement » ou « la lassitude » de « ramasser des particules ».

Le temps de son séjour, le parrain de Théâtre en mai voit les spectacles programmés. C’est ainsi que le Radeau est allé voir En route-Kaddish de David Geselson que j’avais vu lors de sa création à Vanves il y a quatre ans (lire ici) et qui s’est amplifié au fil des années. S’en est suivi une rencontre des plus fructueuses et riche d’avenir avec l’équipe du Radeau. C’est le charme d’un tel festival à taille humaine : on prend le temps de se rencontrer, d’écouter. Il faut dire aussi que les repas préparés chaque jour par un chef de la région et les grand crus de Bourgogne servis au bar à des prix plus que raisonnables facilitent le contact en déliant les langues.

scène de "En route-Kaddish © Vincent Arbelet scène de "En route-Kaddish © Vincent Arbelet
Théâtre en mai est aussi le seul endroit où l’on pouvait voir successivement En route-Kaddish et Doreen (lire ici), le second spectacle de David Geselson qui forme avec le premier un secret diptyque. Sont à l’affiche du festival des spectacles passionnants, déjà chroniqués dans ce blog, comme le remarquable Décris-Ravage d’Adeline Rosenstein, Fkrzictions-La Pièce de Pauline Ringeade d’après l’œuvre époustouflante et méconnue de Sigismund Krzyzanovski et aussi de l’auteur de BD Marc-Antoine Mathieu, Città Nuova de Raphaël Patou avec un unique acteur Damien Houssier, ou encore Le Monde renversé, premier spectacle du collectif Marthe, ou bien Mélancolie(s) par le collectif In vitro. J’ai regretté de ne pas avoir pu voir Pais Clandestino, spectacle musical venu d’Argentine de Maëlle Poésy, ni L’Espace Furieux de Valère Novarina par Mathilde Delahaye dont les travaux sur Tarkos et sur Claudel au sortir de l’école du TNS m’avaient fortement impressionné.

Cinq filles scout pour en découdre

Après Soubresaut le premier soir du Festival, on attendait le lendemain la création de La Bible, vaste entreprise de colonisation d’une planète habitable par le groupe LA gALERIE, texte et mise en scène de Céline Champinot. C’est à Théâtre en mai que l’on avait suivi les étapes du précédent et formidable spectacle Vivipares (Posthume) Brève histoire de l’humanité (lire ici). Céline Champinot et son groupe sont aujourd’hui associés au Théâtre de Dijon Bourgogne. On retrouve dans La Bible une large partie de la distribution précédente, totalement féminine (Maëva Husband, Elise Marie, Sabine Moindrot, Adrienne Winling) et une nouvelle recrue (Claire Rappin). Ce qui n’empêche pas chacune, au contraire, d’interpréter des personnages masculins. David Bowie ou Charles Bukowski dans Vivipares et, cette fois, Philip K. (Dick), Richard (Cœur de Lion), David Xiaoping ou Pharaon lui-même. Et même des femmes comme Sara la reine des Gynoïdes.

scène de "La bible..." © Vincent Arbelet scène de "La bible..." © Vincent Arbelet
Comme on le voit, le spectacle se projette loin dans un passé au remugle biblique ou pré-biblique, et loin dans un futur de science-fiction, avec androïdes et moutons électriques (référence à l’un des romans les plus célèbres de Philip K. Dick). Tout commence lorsque cinq jeunes filles scout (chemisier, foulard) équipées d’un barda comme des soldats de la Grande guerre mais en version improbable et dépareillée, entrent en scène et lèvent la tête. Chacune porte un casque mi-alpiniste mi-spéléo et tient en main un cahier rouge où il est écrit : « la bible ».

Elles ont dû déjà en déchirer pas mal de pages car le sol est jonché de boules de papier rouges et ce ne sont pas des coquelicots, des gentils coquelicots. Les cinq regardent vers le ciel et l’une d’entre elles, la dénommée Philip K., nous fait un topo sur la genèse du monde commise par l’autre là-haut, le jamais nommé. C’est la séquence inaugurale du spectacle et l’entrée dans une langue relookée biblique. On part de « jour 1 » et on va jusqu’à « jour 6 ». Le jour qui suit, l’autre, là-haut, « chôme ».

Céline Champinot va osciller entre différentes écritures ; néo-biblique donc, mais aussi novarinienne à l’heure des énumérations, néo-primitive du futur, usant même d’une formulation de type Wikipédia à l’heure de décrire la ville de Shanghai, nouvelle Babylone. Un festival de logorrhées proférées à fond jusqu’au débord.

C’est très tendu, gavant, dense jusqu’à l’excès. Et tout se mêle dans un monde déboussolé où le bien et le mal sont « apparentés, liés, entrelacés », où les filles couchent avec leur vieux père, où « toute chair sème la ruine ». C’est sur ce mot ruine que s’achève la première partie, celle des « Origines » ponctuée comme les suivantes par une chansonnette. Suivront : « 2-humanoïdes », « 3-exode » et, plus brièvement, « 4-Jéricho (les murs) » et « 5-A nos amis (dernier jugement) ».

Le livre du Comité invisible éponyme de cette dernière partie ouvre au final une nouvelle piste. Les jeux de scènes, multiples mais parfois forcés, offrent un opportun contrepoint ludique au texte grimé en épopée. Ce qui m’a manqué sans doute, le soir de la première de ce spectacle dans la salle difficile du Parvis Saint-Jean (une ancienne église), c’est de ne pas y avoir trouvé le petit pan de mur jaune dont allait parler François Tanguy le lendemain matin. Peut-être le trouverai-je lorsque le spectacle viendra dans l’espace plus confiné de la petite salle du Théâtre de la Bastille où il sera donné cet automne.

Festival Théâtre en mai, jusqu’au 3 juin, programme détaillé sur le site du Théâtre Dijon Bourgogne

Les dernières représentations de Soubresaut auront lieu au Mans, sous la tente du Radeau, les 13, 14 et 15 juin à 20h, et le 16 juin à 17h.

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