Non, je ne verrai pas...

Le président de la République a laissé entendre par son silence son « oubli » de la culture, que cette dernière n’est pas une nécessité, une source de connaissance, de réflexion, de beauté, un baume, un supplément d’âme, mais une distraction dont on peut se passer. Que les travailleurs qui la font vivre ne comptent pas. Inventaire du cimetière théâtral de novembre.

Dans les quatre semaines qui viennent, je ne verrai donc pas Gwenaël Morin traquer l’infini d’Andromaque, je n’entendrai pas la prisonnière se lamenter à propos de son fils, le seul bien qui lui reste et d’Hector et de Troie, dire : « j’allais seigneur, pleurer un moment avec lui : / Je ne l’ai point encore embrassé aujourd’hui. » Je ne serai pas à Strasbourg pour la première de Mithridate du même Jean Racine et voir vaciller le cœur et le trône de ce « roi de Pont et de quantités d’autres royaumes » dans la mise en scène d’Eric Vignier où Stanislas Nordey est, le temps d’un spectacle, le père de Thomas Jolly. Je ne verrai pas non plus au Maillon la première de Bandes en retrouvant Camille Dagen après son mémorable Durée d’exposition. Je n’irai pas à Nantes entendre le babil de Sébastien Barrier et le voir commencer une phrase qu’il mettra une bonne demi-heure à finir en nous parlant, utopique programme, de Ceux qui vont mieux, c’est le titre. Je n’irai pas à Lorient voir comment Rodophe Dana et Katja Hunsinger se sont aventurés dans Bartleby, ce texte retors de Melville. Ce n’est pas que je préfère ne pas. C’est que je ne peux pas, confinement oblige.

Je n’irai pas à Aubervilliers entendre Maxime Kurvers me parler du jeu et de l’art de l’acteur ; je ne verrai pas à l’Echangeur de Bagnolet l’acteur Yann Collette dire et faire entendre Les Enfants éblouis, un texte de Yann Allégret ; je n’irai pas au Théâtre 14 découvrir Antis une pièce de Perrine Gérard, autrice que je ne connais pas dans une mise en scène de Julie Guichard dont je connais un peu le travail. Je n’irai pas à Lyon voir une nouvelle mise en scène de Ivres, la belle pièce du Russe Ivan Viripaev dont j’avais vu naguère Moscou le premier travail alors qu’il arrivait d’Irkoutsk. Je n’irai pas à la Piscine de Châtenay-Malabry voir Les Couleurs de l’air, le nouveau travail d’Igor Mendjisky. Je ne verrai pas à Sceaux Le Jeu des ombres, la nouvelle pièce de Valère Novarina, une commande de Jean Bellorini (oui, une commande ; ils ne sont pas légion, les théâtres et les metteurs en scène qui commandent des pièces à des auteurs). Je n’entendrai donc pas le Pangolin dire : « Alors l’homme fit l’homme de sa tanière sortir – et il alla chanter la suite loin de son cadavre : “homme je te le dis et re-te-lere-de-te-le dis : Fidèle animal domestique, ne va jamais chercher ailleurs la Raison que dans ta chair vivante.” »

Non, je ne verrai pas, n’entendrai rien de tout cela. Je n’irai pas à Toulouse voir comment la Chilienne Millary Lobos Garcia a interpré La Réunification des deux Corées de Joël Pommerat, ni à Valence renouer avec Comédie de Beckett par l’Italienne Silvia Costa. Je ne pourrai pas me plonger dans Abysses de Davide Enia que met en scène la nouvelle directrice du CDN de Thionville, Alexandra Tobelaim. Ni compter les 137 évanouissements qui traversent le théâtre de Tchekhov, un marathon mis en scène par Christian Benedetti au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet. Je n’irai pas à Besançon assister à Molière par les acteurs du tg STAN devenus, au fil du temps, comme des amis anonymes. Non, je ne verrai pas à l’Odéon la suite du tête-à-tête entre Fedor Dostoïevski et Sylvain Creuzevault autour des Frères Karamazov où j’aurais eu la joie de retrouver les actrices et les acteurs du Grand inquisiteur. Et je ne verrai pas non plus au théâtre de la Tempête le nouveau spectacle d’Elise Chatauret, A la vie ! (quel titre !) ; ni comment s’est débrouillé Pascal Kirsch au Théâtre des Quartiers d’Ivry pour adapter Solaris du Polonais Stanilas Lem et tenir en respect le film éponyme de Tarkovski.

Non, hélas, non, je n’irai pas au théâtre de Nanterre Amandiers voir Das Weinen (Das Wähnen) de Christoph Marthaler, un spectacle que je ne verrai probablement jamais. Au sortir du métro à Bobigny, je ne prendrai pas le chemin de l’avenue Lénine pour découvrir Mauvaise de Sébastien Derrey. Je n’irai pas à Valenciennes camper devant Les Forteresses de Gurshad Shaheman où il donne la parole à ses tantes et à sa mère. Je n’irai pas non plus à Toulouse le 25 novembre pour la première d’Antigones, un spectacle de Nathalie Nauzes d’après le roman de Henry Bauchau, ni le 26 à la première du nouvel opus du Raoul collectif au théâtre de la Bastille, mon cœur n’aura donc pas à balancer avec Catarina et la beauté de tuer des fascistes de Tiago Rodrigues qui débute – devait débuter – ce même soir au Théâtre des Bouffes du Nord mais que je verrai peut-être en décembre si... Non, rien, rien de rien, je ne verrai rien ce mois-ci de ces espérées merveilles.

Novembre est, chaque année, le mois le plus chargé de la rentrée théâtrale, on se plaint habituellement, trop c’est trop, mais trop de propositions valent mieux que rien du tout. Tout avait pourtant était fait dans les règles imposées par la saloperie et ceux qui sont censés la juguler : des masques en veux-tu en voilà encore, des demi-salles distancées, des spectacles à 18h, au plus tard à 19h, des offres multipliées le week-end. Balayé tout cela. Sans discussions, sans concertation, sans même y songer, sans que la Culture soit un instant à l’ordre du jour. Et ce n’est pas la ministre de la Culture qui a changé la donne en faisant médiocrement de la figuration ce mercredi parmi les ministres qui se sont succédé autour du Premier d’entre eux, délégué au service après-vente. Peanuts la culture, aux chiottes les artistes. Hamlet nous avait prévenus : « Economie ! Economie ! Economie ! »

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