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Billet de blog 29 nov. 2015

Mort de Luc Bondy

La maladie (un cancer) lui avait fait plusieurs fois côtoyer la mort ; cette fois, il n’a plus eu la force : le metteur en scène Luc Bondy, directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe est parti samedi.

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Il était peut-être le dernier de nos classiques. De ceux pour qui le théâtre est d’abord une passiondes textes et un amour infini des acteurs. Orfèvre du décorticage d’une pièce et directeur d’acteurs de très haute précision, il n’était pas un visionnaire, un inventeur de formes. Il n’embrassait pas tout le champ du plateau comme un Matthias Langhoff, un Bob Wilson ou un Krystian Lupa, il n’avait pas l’ascèse d’un Peter Brook ni son aura.

Un texte, des acteurs

Il appartenait comme Roger Blin, Giorgio Strehler ou Patrice Chéreau à cette grande lignée de metteurs en scène entre les mains desquels les textes et les acteurs gagnent en lumière et en acuité. Ses dernières années au Théâtre de l’Odéon furent une succession de splendeurs.

On se souvient que sa nomination à la hussarde en mars 2012, décidée dans le bureau du Président de la République (Nicolas Sarkozy) et paraphée par son ministre de la Culture (Frédéric Mitterrand), avait suscité une vive et légitime polémique. On éjectait un directeur qui n’avait pas démérité (Olivier Py) puis on offrait à ce dernier, de façon tout aussi cavalière, la direction du Festival d’Avignon.

La polémique s’éteignit comme une bougie soufflée par le vent de l’histoire. Bondy qui avait un appartement à deux pas de l’Odéon souhaitait être un jour le directeur de ce beau théâtre qu’il voyait depuis ses fenêtres. Il le devint. On pardonne tout ou presque aux génies. Leurs caprices, leur salaire mirobolant, leur inconstance, leurs foucades. Reste leur œuvre.

Un metteur en scène européen

Né en Suisse, baignant depuis sa naissance dans le monde des arts d’une bourgeoisie éclairée, ayant passé son enfance en France (il y sera élève de Jacques Lecoq), il travailla longtemps en Allemagne avant de diriger le festival de Vienne en Autriche et enfin l’Odéon-Théâtre de l’Europe, à Paris. Luc Bondy fut un européen en acte, une bibliothèque choisie et ambulante de la culture occidentale à lui tout seul. Avec une belle constance dans ses choix.

L’une de ses premières mise en scènefut Les Chaises de Ionesco à Nuremberg en 1972, ily reviendra en 2010 au Théâtre des Amandiers de Nanterre avec une tout autre lecture. Molière, Marivaux, Shakespeare et Tchekhov seront ses compagnons de route, tout comme Arthur Schnitzler, Witold Gombrowicz, Samuel Beckett, Peter Handke, Botho Strauss ou Yasmina Reza.

Il n’est pas interdit de penser que ses trois dernières mises en scène comptent parmi les plus belles : en 2014 Les Fausses Confidences de Marivaux (lire ici), la même année Tartuffe de Molière (lire ici) et cette année Ivanov de Tchekhov (lire ici). Et l’on garde un souvenir prégnant de spectacles plus anciens comme Le Conte d’hiver (Shakespeare), Le Temps et la Chambre (Botho Strauss) ou encore ce fabuleux Kalldewey farce (encore Botho Strauss)en 1982 à la Schaubühne am Lehniner Platz de Berlin, théâtre qu’il devait diriger de 1985 à 1987 après le départ de Peter Stein. Il fut aussi un metteur en scène d’opéra, et non des moindres, jusqu’à sa dernière création en 2014, Charlotte Salomon (livret Barbara Honigmann, musique Marc-André Dalbavie) au festival de Salzbourg.

Il voulait avant de mourir mettre en scène Le Malade imaginaire. Il ne l’a pas fait mais il en a rêvé : « Mon rêve serait de commencer avec un cercueil sur la scène vide. On entendrait des coups et les gens qui se trouveraient je ne sais pas où, dans une chambre ou au cimetière, commenceraient à se regarder paniqués entre eux, en se disant "ça frappe !". Ils comprendraient que les coups viennent du cercueil et en s’en rapprochant, ils entendraient le Malade dire : "c’est moi". Ils seraient obligés d’ouvrir et ainsi le spectacle commencerait d’emblée, avec le Malade dans le cercueil. Ça me plairait de traiter la maladie sur le mode du dérisoire. » (1)Et on peut aussi imaginer que le Malade aurait frappé trois coups. Comme au théâtre. 

(1) La Fête de l’instant, Editions Actes Sud / Académie expérimentale des théâtres.

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