Alain Françon n’a pas peur de Virginia Woolf

Du Théâtre éclaté d’Annecy aux théâtres privés, de « La Farce de Burgos » à « Qui a peur de Virginia Woolf ?», l’itinéraire réfléchi d’un homme de théâtre conséquent.

Dans le hall étroit du Théâtre de l’Œuvre où se donne la dernière mise en scène d’Alain Françon, Qui a peur de Virginia Woolf ?, une femme se tient debout près du contrôle où s’active le contrôleur. Elle n’a rien à faire de précis, mais elle est là comme tous les soirs, à chacun des spectacles de Françon, c’est Anne Cotterlaz. Ils se sont rencontrés au début des années 70 au Théâtre éclaté d’Annecy, premier port d’attache de ce natif de Saint-Etienne qu’est Françon, cité de mémoire ouvrière. Cotterlaz a donné un coup de main, bientôt elle est devenue la collaboratrice (administration, production) du jeune metteur en scène.

« Personne n'en a voulu »

Elle est toujours là auprès de l’homme dont, entre-temps, les cheveux sont devenus d’un joli blanc. Après avoir dirigé plusieurs institutions et non des moindres comme le Théâtre de la Colline, Alain Françon a retrouvé son ancien statut de compagnie indépendante en fondant le Théâtre des Nuages de Neige, nom emprunté au titre d’une pièce de l’auteur autrichien Wolfgang Bauer.

Cette pièce, La Courte Vie des nuages de neige, il voulait la monter avec Benoît Régent et Evelyne Didi. « Personne n’en a voulu », raconte-t-il à Odile Quirot qui lui consacre un ouvrage précieux car ce réputé taiseux y parle en abondance. Et ses propos sont ceux d’un homme qui n’a jamais cessé de réfléchir sur son métier de metteur en scène et de directeur d’une institution théâtrale, sur son approche des textes et donc des auteurs,à commencer par son compagnonnage avec Michel Vinaver venu en voisin il y a longtemps au bord du lac d’Annecy, et, rencontre cruciale croisant l’intime, Edward Bond.

A Saint-Etienne, à la fin des années 60, une bande rassemble des inconnus alors : Evelyne Didi, André Marcon, Christiane Cohendy, Pierre Michon (futur écrivain), Pierre Charras, Chantal Montellier (plus tard auteur de BD) et Françon.Certains suivent ce dernier à Annecy. En 1972, le premier spectacle de son groupe baptisé« Théâtre éclaté d’Annecy » est ouvertement militant : La Farce de Burgos ou Comment les tireurs de sabre rendent la justice. Le spectacle s’inspire d’un livre de Gisèle Halimi qui avait enregistré discrètement les minutes d’un procès de militants basques. « Un spectacle contre Franco, pour les militants marxistes léninistes de l’ETA et sur la lâcheté de ce qu’on appelait, à l’époque, le marché commun », se souvient-il. Le spectacle ne passe pas inaperçu. D’autres suivront. Des années formidablement formatrices. 

Des pères inspirateurs

Roger Planchon, Antoine Vitez seront pour Françon des pères inspirateurs, moins pour leur travail de mise en scène que pour la place du théâtre dans la cité dont ils sont les gardiens, les garants et les questionneurs. Il travaillera avec le premier et distribuera les acteurs du second. Son avancée se fait par étapes. Pas simple de diriger le théâtre du huitième arrondissement de Lyon en succédant à Jérôme Savary, pas simple de créer un centre dramatique de Savoie entre deux villes, pas simple de prendre la direction du Théâtre de la Colline après les années fondatrices de Jorge Lavelli. Il faut à la fois tenir la caisse et tenir le cap artistique que l’on s’est fixé. Françon tient bon. Après neuf ans (trois mandats), il peut partir du Théâtre de la Colline la tête haute. Il ne cherche  pas comme d’autres à jouer les prolongations, il passe le relais. Dignité et discrétion.

Françon place haut l’idée du théâtre. Pour preuve, son approche des textes. Il lit toute l’œuvre d’un auteur pour monter l’une de ses pièces, il relit  la pièce des dizaines de fois. Mais il butine aussi ailleurs, lisant une étude de Proust sur le « et » chez Flaubert pour mieux appréhender Toujours la tempête de Peter Handke, et trouvant chez Deleuze, Rancière ou Mondzain des fils conducteurs.

Et puis il y a les acteurs avec lesquels la relation est devenue, au fil des années, plus légère, plus douce, plus ouverte. C’est en 1984, mettant en scène Noises, une belle pièce d’Enzo Cormann, qu’il distribue pour la première fois Dominique Valadié qu’il a remarquée chez Vitez. Ils ne se quitteront plus.Il y aura sa magnifique complicité avec Jean-Paul Roussillon lui offrant d’être cela sera son dernier rôle , Firs dans La Cerisaie (lire ici), ou plus récemment son compagnonnage avec Serge Merlin en relation avec Blandine Masson (lire ici).

Des textes et des acteurs

Qui a peur de Virginia Woolf ?, la pièce la plus célèbre d’Edward Albee (mais pas forcément la meilleure), traîne derrière elles les chroniques mouvementées (coups, étranglement, procès,exploitation écourtée) de ceux qui interprétèrent les deux premiers rôles jusqu’à les incarner à mort. Richard Burton et Liz Taylor au cinéma ; en France, au théâtre, Madeleine Robinson et Raymond Jérôme, puis Niels Arestup et Myriam Boyer.

Dans la mise en scène de Françon, les deux rôles principaux sont interprétés par Vladimir Yordanoff et Dominique Valadié, deux acteurs qui lui sont familiers, ils sont accompagnés par Julie Faure et Pierre-François Garel, spectateurs des deux premiers dans la pièce et qui se laissent prendre au jeu. C’est un combat de mots lestes, de rivalités langagières, de piques assassines, d’humiliations en rafales, mais un combat avec des règles, des coups interdits. L’alcool (les quatre personnages boivent continuellement) y apporte son trouble, son lit de transgression. En bon mécanicien,  Françon serre les boulons. La structure ferme les vannes du numéro d’acteur, chose rare dans le théâtre privé (mais le Théâtre de l’Œuvre est une exception). Les acteurs athlétiques n’en viennent pas aux mains. Ni Françon, ni eux ne peuvent rien contre la fin de la pièce trempée dans l’eau bénite.

Alain Françon, la voix des textes, par Odile Quirot, éditions Actes Sud, 190 p., 17€.

Qui a peur de Virginia Woolf ?, Théâtre de l’Œuvre, 21h.

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