Bestiale beauté de «Bestias»

Le septième spectacle de la compagnie Baro d’Evel se donne sous un chapiteau, le précédent se donnait en salle. « Bestias » jongle avec les frontières entre le cirque et le théâtre, l’homme et l’animal, la France et la Catalogne. Un enchantement bestialement poétique.

Scène de "Bestias" © Frederic Jean Scène de "Bestias" © Frederic Jean
Bonito est un maître de ballet comme on en voit peu. Il a quatre pattes, une queue ambrée qui bat la campagne, deux grandes oreilles et un visage très allongé coiffé d’une crinière à faire pâlir le dernier des Iroquois. Il est à la proue du groupe, de part et d’autre de son imposante masse, hommes et femmes suivent avec application ses mouvements en les imitant et en se courbant pour que leurs bras deviennent pattes. C’est un maître de ballet qui ne la ramène pas, même quand il tortille des pattes comme peu de chevaux peuvent le faire, car c’en est un, de cheval, monsieur Bonito. Les danseurs et danseuses (Noëmie Bouissou, Camille Decourtye, Claire Lamothe, Taïs Mateu Decourtye, Blaï Mateu Trias, Julien Sicard, Marti Soler Gimbernat, Piero Steiner) ne font bientôt plus qu’un avec ce grand corps animal.

L’oiseau bariolé

C’est l’un des moments de grâce – et ils sont légions – de Bestias, le dernier spectacle de la compagnie franco-catalane Baro d’Evel dirigée par Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias. Tous deux sont les maîtres d’œuvre du spectacle dont un des principes moteurs est le renversement : l’homme est autant un animal que l’animal est un homme. La preuve par les chevaux. Et par les oiseaux. La preuve par le corps des humains.

Scène de "Bestias" © Frederic Jean Scène de "Bestias" © Frederic Jean
Le corbeau pie (Gus) en a assez de ce type (Blaï Mateu Trias) qui jacasse et pérore derrière sa petite table. D’un coup d’aile, hop, il pique le stylo du bonhomme et s’envole à l’autre bout du chapiteau. L’infortuné, bien que ridiculisé, n’en continue pas moins de lire ses feuilles de papiers griffonnées de propos pompeusement incompréhensibles. Gus nous tire de l’ennui naissant en fondant en piqué sur le morceau de papier et l’emporte dans les airs. L’homme, dépourvu de son matos, fait triste mine avec son visage bariolé comme un oiseau exotique. Lui qui parlait comme un perroquet s’en va en sautillant maladroitement comme un vieux volatile plein de rhumatismes. C’est beau comme une fable, comme un conte.

Chant de bêtes

Et on peut en dire tout autant de la femme (Noëmie Bouissou) en hauts talons égarée sur la piste et qui porte un chapeau de modiste, un chapeau fait, on le comprend maintenant, de trois oiseaux (Midinette, Farouche et Giovanni). Et voici que les trois volatiles viennent picorer ses épaules comme sur une photo de Doisneau. On la retrouvera plus tard grimpant en haut d’une branche en forme de mât fiché dans le ventre d’un costaud et, au milieu de ses figures acrobatiques, prendre la pose comme un oiseau sur sa branche. Cela ne dure pas.

Rien ne dure, rien ne s’arrête dans Bestias, un spectacle qui ne roule pas des mécaniques, et où il est demandé au spectateur de garder ses applaudissements pour la fin du spectacle qui enchaîne, sans pause ni pose, un entrelacs de séquences furtives et comme instinctives. On est happé emporté par des danses sauvages, des cris de bêtes poussés jusqu’au chant, le dialogue entre une clarinette et une trompette, des heaumes de paille au pays des hommes-bêtes, des courses folles de chevaliers dans la coursive derrière les spectateurs, une petite fille (Taïs Mateu Decourtye) qui passe suivie d’un cheval (Shengo). C’est tout cela, Bestias, un voyage enchanté au pays de la poésie sauvage.

Entamé il y a presque un an aux Nuits de Fourvière, le périple de Bestias en France prendra fin (provisoirement ?) ce week-end à l’Espace cirque d’Antony, ven 2 et sam 4 à 20h et le dim 4 fév à 16h. Puis le spectacle ira en Espagne, au Portugal, en Autriche, en République tchèque...

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