Simon Falguières et ses acteurs nous racontent des histoires, c’est magnifique

Auteur et metteur en scène de 30 ans, né dans le théâtre, Simon Falguières a écrit « Le Nid des cendres » pour une bande d’amis acteurs de sa génération à l’exception d’un seul. Une épopée échevelée, pleine de réminiscences, à cheval entre une Europe en proie aux désastres et le monde des contes, avec, au mitan, une troupe de comédiens errants. Cinq heures d’amour tout cru dans le lit du théâtre.

Scène du spectacle "Le nid de cendres" © Simon Gosselin Scène du spectacle "Le nid de cendres" © Simon Gosselin
Simon Falguières qualifie sa pièce Le Nid des cendres d’« épopée théâtrale ». Les deux mots sonnent juste quand on sort des cinq heures que dure le voyage enchanteur de ce spectacle en deux parties qu’il vaut mieux voir intégralement en une seule fois pour mieux en apprécier le souffle et l’ampleur.

Une bande d’acteurs

Une épopée qui nous emmène loin, aux sources, chez les patriarches du théâtre grec qui se tirent la bourre, et même chez Zeus. Un voyage plein de péripéties dans le temps et l’espace, effectuant un arrêt du côté de Shakespeare le temps de refaire le plein de rois, de reines et de fous. On file vite jusqu’au XXIe siècle en évitant les bouchons des tragédies du XVIIe siècle mais, sur le conseil de deux paysans, on emprunte la route Molière quand ce dernier faisait du théâtre ambulant du côté de Pezenas avant de devenir un Parisien sédentaire. On pousse jusqu’à Mouaux-Sartoux en Provence acheter des colifichets dans la boutique de la mère d’Olivier Py, allez, tant qu’on y est, on fait un crochet par Brangues pour pique-niquer devant le château de Claudel. Et, dare-dare, on remonte vers le nord en chantant des chansons de l’enfance, une de ces histoires de princesse qui veut aller danser mais a perdu un soulier. Le Nid des cendres est un spectacle sur lequel veille plein de grands frères.

Une épopée soit, mais théâtrale, ô combien, car on y parle tout le temps de théâtre devant les « yeux du monde » (le public). Tout commença il y a quelques années à Paris au cours Florent où la quasi-totalité des acteurs du spectacle se sont rencontrés. Les uns sont entrés au Conservatoire de Paris, d’autres à l’école de Lille ou ailleurs. Chaque été ou presque, ils se retrouvaient pour bricoler ensemble et c’est « pour eux, pour leur voix » que Simon Falguières a écrit Le Nid des cendres.

Pour être « théâtrale », cette « épopée » est aussi, subrepticement, autobiographique. Simon Falguières est le fils de Jacques Falguières qui dirigea longtemps une compagnie, Le théâtre des opérations, et le théâtre d’Evreux devenu aujourd’hui la Scène nationale d’Evreux-Louviers où Simon est « artiste compagnon ». Par ailleurs, il est artiste associé au Préau, le CDN de Vire. Derrière la figure du Roi et celle du chef de troupe Argan, difficile d’imaginer que Simon Falguières n’ait pas pensé à son père. Pour interpréter cette ombre considérable, il fallait un acteur costaud et généreux, c’est le cas de John Arnold qui sert ses personnages avec une douce grandeur et veille comme un père sur les jeunes acteurs.

Du père au fils

Simon évoque son père Jacques dans Le Journal d’un autre, un spectacle où il est seul en scène et raconte sa vie fantasmée autant que vécue, par épisodes. Ce spectacle sera à l’affiche du Train Bleu au prochain festival d’Avignon off avec cinq épisodes, le dernier devant évoquer la genèse de l’épopée. Le Nid de cendres n’est pas sa première pièce. Il en a écrit plusieurs qu’il a mises en scène avec des troupes amateurs ou dans des ateliers ou avec sa compagnie Le K. En marge du spectacle, il a également écrit des chansons pour deux chorales de Tourcoing qui se sont produites à l’entracte le jour de l’intégrale. Le Nid de cendres est son premier grand spectacle, sa première grande pièce. Et c’est un double coup de maître accompagné dans l’aventure par le scénographe hors pair Emmanuel Clolus qui offre à la troupe une formidable machine à jouer.

L’histoire commence doublement par la naissance de la princesse Anne dans un monde quasi livresque et par celle de l’enfant Gabriel dans un autre monde, le nôtre, plus âpre. « Le monde enchanté » et « le monde désabusé », dira un personnage. Deux histoires qui finiront par se rejoindre à la dernière scène de l’épopée. L’enfant Gabriel est déposé par ses parents fuyant une Europe en guerre (terrorisme, attentats, sans que ces mots soient prononcés) au pied d’une roulotte, celle d’une troupe baptisée « au théâtre des campagnes » qui va par les routes dans un monde où tout n’est plus que cendres. Le théâtre est un refuge, un cocon protecteur. « On fait comme si de rien n’était », dit le chef de troupe, le vieil Argan. Certains ne sont pas d’accord et ont des velléités de révolte. On songe à la pièce de Jean-Luc Lagarce, Nous les héros, qui raconte aussi l’histoire d’une troupe à travers une Europe en guerre, et où les rapports sont plus conflictuels.

Scène du spectacle "Le nid de cendres" © Simon Gosselin Scène du spectacle "Le nid de cendres" © Simon Gosselin
Dans la longue pièce de Simon Falguières, on revient toujours, tôt ou tard, à la troupe même si elle s’éclipse un long temps lorsque la princesse Anne, devenue grande, se coupe les cheveux à la garçonne et avec un équipage féminin s’en va sur un navire chercher derrière l’horizon l’homme qui pourra sauver son royaume, à travers « une mer d’artifices faite de tissus et de bâches sonores ». Le théâtre a toujours le dernier mot. Comme dit l’un des personnages, « c’est une nouvelle pièce qui commence, une pièce de femmes ».

« Nous sommes tous des histoires »

Personnage récurrent et obsédant, inquiétant et insaisissable, Monsieur Badile (anagramme de diable) surgit comme un lutin et se mêle de tout. Simon Falguières l’a écrit pour Mathias Zakhar, un comédien (fraîchement sorti de l’école du Nord) qui en donne une interprétation subtile et physique, un régal. Comme il est beau de voir un jeune acteur devenir grand sous nos yeux. Chaque comédien, chaque comédienne jouant plusieurs rôles, le même Mathias Zakhar fait tandem avec Simon Falguières (qui ne joue que des petits rôles, dont Shakespeare et Zeus tout de même) dans un duo de personnages comiques, Coroll et Garon, idiots du village aussi inséparables que Laurel et Hardy. La pièce fourmille ainsi de personnages atypiques, tel le dénommé Président (de la République) qui se travestit en voyante, interprété à merveille par Charly Fournier.

Hormis le rôle nuancé de la princesse Anne (qui deviendra Europe en robe rouge) excellemment tenu par Pia Lagrange, plusieurs personnages de femmes auraient mérité d’être un peu plus complexes, mais c’est sans doute trop demander car la pièce qui multiplie les séquences et les pas de côté est déjà joliment noueuse en ne se refusant rien, y compris de jouer une ou deux scènes de Shakespeare.

Qu’importe. On est embarqués, amoureux de toute cette troupe (quinze acteurs !), loué jusqu’au mois d’août comme disait Rimbaud. On est pieds et poings liés tout au long des cinq heures (dont un entracte) par les deux fils de la narration et les mini-histoires qui en tapissent les chemins tels les cailloux du petit Poucet. L’une des dernières histoires étant celle de la fille du Président, Etoile, amoureuse de Gabriel devenu le chef de troupe, mais qui ne l’aime pas, la voyante lui ayant dit qu’une femme en haut d’une tour l’attendait. « Nous sommes tous des histoires. Gabriel lui-même est une histoire », dira le vieux roi increvable. Et la reine, sortie d’un long sommeil, de répliquer : « ah bon ? » C’est la fin de la pièce. Quelle aventure !

Créé ces jours-ci au Théâtre de l’Idéal à Tourcoing, le spectacle sera présenté à la Rose des vents à Villeneuve-d’Ascq à 19h le jeudi 31 janv (première partie), le vendredi 1er fév (deuxième partie) et l’intégrale le sam 2 fév à 16h.

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