Anne Théron shake l’écriture swing de Sonia Chiambretto

La nouvelle pièce de Sonia Chiambretto entre à sa manière, poétique, incisive et fragmentée, dans l’univers de l’hôtellerie de luxe (ou pas). Anne Théron, sa chorégraphe et ses acteurs en magnifient le rythme et la danse. Champagne !

scène de "Supervision" © Jean-Louis Fernandez scène de "Supervision" © Jean-Louis Fernandez

Tout un pan de l’écriture théâtrale sort aujourd’hui du cadre traditionnel des pièces dialoguées en actes, tableaux, scènes ou bien des monologues. Ce n’est pas forcément un signe de qualité, c’est à tout le moins une preuve de vitalité. Quelque soit leur forme, leur composition, ce sont des textes à dire. Claire Stavaux qui dirige désormais les éditions de l’Arche, maison qui publie nombre d’écrivains de théâtre depuis des lustres, a ainsi créée une nouvelle collection : « Des écrits pour la parole ». « Ces mots à dire engagent dès qu’ils engagent le corps. Des chants homériques au rap, ils activent une puissante oralité mythique » écrit-elle.

Sont ainsi parus les trois premiers titres : Les Nouveaux anciens de Kate Tempest, Ce qu’il faut dire de Léonora Miano et POLICES ! de Sonia Chiambretto. C’est un nouveau texte de cette dernière, Supervision, qui vient de paraître dans cette même collection. Il est mis en scène par Anne Théron à Paris au Théâtre 14, établissement qui, après travaux et l’arrivée d’une nouvelle direction bicéphale dynamique (Mathieu Touzé et Edouard Chapot), devrait devenir une place de la scène parisienne où il fait bon aller. L’établissement en prend diablement le chemin avec Supervision, spectacle vif, surprenant et acidulé comme ces cocktails dont on peine à deviner la composition qu’un barman expert improvise devant vous.

De l'école au plat du jour

Sonia Chiambretto est partie d’une série d’entretiens avec des salariés de l’hôtellerie et de la restauration, menés par la sociologue Sylvie Monchatre. Et sans doute aussi de la fréquentation personnelle des hôtels, des bars, des restaurants et des conversations qu’elle a pu avoir avec le personnel de ces établissements, personnel au demeurant par toujours visible. Qui est cette femme de chambre qui s’occupe des draps et des oreillers de la chambre sans qu’on la rencontre ? Qui derrière cette porte à éplucher tôt le matin des légumes ? Qui sous la tenue impeccable de ce maître d’hôtel impassible qui contrôle tout jusqu’à l’esquisse d’un sourire? Qui dans ces bas obligatoirement couleurs chair chez une serveuse de palace ?

Sonia Chiambretto cherche moins à suivre longuement des destins personnels ou à les imaginer aun fil d’une d’une fiction suivie que d’explorer par tous les bouts et par bribes (qui en disent plus que de longues palabres) un milieu avec ses lois, ses règlements, en commençant par le commencement : l’école hôtelière. C’est ainsi que s’ouvre le spectacle et le ton est donné avec les deux acteurs (Frédéric Fisbach et Adrien Serre) et l’actrice (Julie Moreau) qui se partagent tous les rôles lesquels, pour la plupart, n’existent que le temps d’une scène, à l’exception notoire du personnage de Karl Coye que l’on suit, de loin en loin, depuis l’école, jusqu’à son burn-out et sa décision de quitter la grande hôtellerie de luxe pour ouvrir un restaurant qui n’ouvre que le midi avec un plat du jour.

On est ici aux antipodes d’un théâtre documentaire où les victimes, raides comme un piquet, viennent dénoncer dans un micro leurs effroyables conditions de vie au travail. En poète, en obsédée du mot juste autant du mouvement de la phrase, Chiambretto travaille constamment en rythme y compris typographique (comme on le voit dans l’édition de la pièce comme c’était le cas déjà dans POLICES !) formidablement relayée sur scène par le travail inventif d’Anne Théron et des trois acteurs ainsi que celui de la chorégraphe Claire Servant. C’est un spectacle qui danse avec les mots et fait swinguer les corps. C’est un spectacle qui jazze les situations, les « OUI CHEF » à répétition, les « bonjour Monsieur, vous avez passé un agréable séjour », les « Betty, les croissants ne sont pas assez bombés ». Entre deux salves professionnelles , un glissement furtif dans l’intime. Et ça repart. Ailleurs, autrement. On ne s’attarde pas, on coupe dans le vif. Cherchez une redite, un mot de trop, une phases lourdement explicative pour le spectateur, vous ne les trouverez pas.

L'effet waouh

Prenons un exemple au hasard, page 48, au mitan du texte. Titre de la séquence « L’accueil » . texte : « Dylan Dubois, 29 ans, réceptionniste. Vous avez envie d’un massage californien ? ». Suit la lecture de ce qui semble être au premier abord le dépliant publicitaire de l’établissement : «  Le Palace Blue Hôtel, réparti su 22 étages et totalisant 477 chambres, se situe au centre de la ville de tous les superlatifs./Les larges baies vitrées du sol au plafond permettent une immersion totale dans la cité et ses eaux scintillantes./Le regard s’envole, tandis que la moquette moelleuse de la chambre vous scotche au sol./Restaurants de renommée internationale, forêt artificielle, plage privée au sable fin. Trois piscines à vagues, bordées d’une rangée de palmiers de Santa Monica égaieront votre séjour. Des miroirs grossissants fleurissent dans les salles de bains. » Alors le réceptionniste poursuit : « Rester un quart d’heure avec le client et lui débiter des phrases-type de ce genre : MOI JE N’EN PEUX PLUS »

On le voit, l’écriture de Chiambretto est un art du montage et ce n’est pas étonnant qu’Anne Théron -qui aimer autant signer des films que des spectacles- jubile à la mettre en scène.

On entre ainsi dans les coulisses d’un monde où le paraître est un sacerdoce, où le chef, le patron ou l’entreprise sont des dieux vivants ou règne souvent le « ferme ta gueule et fais ce qu’on te dit », où le machisme a encore de beaux jours devant lui comme en savent quelque chose Tina, serveuse, 29 ans, et plus encore Betty Dumont, 31 ans, femme de ménage , personnage elle aussi quelque peu récurrent de Supervision.

A propos de sa pièce Sonia Chiambretto parle de « langue technique et poétique » et de « langue brute et musicale », on ne saurait mieux dire. Comme dit sa Cynthia , 36 ans, SPA manager : « c’est l’effet ‘waouh’ que je recherche ». C’est bien parce que Supervision ne cherche pas à faire d’effet que le spectacle en distille un, par petites touches, insidieusement, intensément et durablement.

Théâtre 14, 20 h jusqu’au 8 fév (relâche les 2 et 3)

Le texte de Supervision est publié à l’Arche dans la collection « Des écrits pour la parole », 104p, 13€

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