Une mise en scène du roman de Ray Bradbury « Fahrenheit 451 » qui pète le feu

Pour le premier spectacle de sa compagnie Théâtre Amer installée en Bretagne, Mathieu Coblentz met en scène avec brio une adaptation fidèle du roman de Ray Bradbury « Fahrenheit 451 » qui semble comme la métaphore de notre monde contraint aux diktats étatiques.

Scène "Fahrenheit 451" © Rodolphe Haustraëte Scène "Fahrenheit 451" © Rodolphe Haustraëte

François Truffaut avait adapté et un peu romancé le roman de Ray Bradbury Fahrenheit 451. Un bon demi-siècle plus tard, Mathieu Coblentz porte à la scène ce livre futuriste à la gloire des « hommes-livres ». Ayant été confronté à la pandémie mondiale, au confinement, aux librairies longtemps fermées, aux théâtres et cinémas privés de public, ce spectacle enlevé et au rythme soutenu, acquiert, de surcroît, une forte résonance.

Si, en 1966, Truffaut greffait une histoire d’amour qui n’existe pas dans le roman de Ray Bradbury paru en 1953, Mathieu Coblentz en 2021 s’en tient au texte du roman dit de science-fiction. Mieux : son adaptation pour le théâtre ne se limite pas aux nombreux dialogues du texte, ce sont des pages entières que portent les actrices et les acteurs, des « récitants », souligne Coblentz citant Duras (« l’acteur est un récitant »). Tant et si bien que le contenu du livre rattrape le spectacle ; acteurs et actrices sont un peu comme ces hommes-livres et ces femmes-livres dont il est question à la fin du roman.

C’est d’ailleurs ainsi que commence le spectacle : par la fin, par la rencontre que fait Montag (le héros du roman), loin des villes, dans une forêt, le long d’une voie ferrée désaffectée, d’une bande de citoyens résistants qui refusent de vivre dans un monde où l’on brûle les livres, où posséder un livre vaut arrestation et condamnation. Chacun d’entre eux apprend un livre par cœur et le porte en lui.

« Combien êtes-vous en tout ? » leur demande Montag. « Des milliers sur les routes, les voies ferrées désaffectées, à l’heure où je vous parle, clochards au dehors, bibliothèques au dedans. Rien n’a été prémédité. Chacun avait un livre dont il voulait se souvenir, et y a réussi. »

Cela fait vingt ans que cela dure, et c’est pendant cette période que Montag est devenu pompier, un métier dont rêvent les enfants. Sauf que ces pompiers du futur ne sont pas là pour éteindre les incendies et sauver des vies mais pour brûler les livres et incendier les maisons de ceux qui en possèdent, contrevenant ainsi à la loi du pays qui entend assurer bonheur et tranquillité à ses habitants, et a donc décrété que tout livre était inutile, nuisible et même dangereux.

La vie du pompier Montag aurait pu suivre son cours, malgré sa femme Mildred qui, quand elle ne regarde pas à la télévision (sous contrôle étatique) son émission favorite (par un procédé technique, le présentateur s’adresse à chaque spectateur en l’appelant par son prénom), avale des somnifères en quantité. Un couple dont ni l’homme ni la femme ne se souvient du jour où ils se sont rencontrés dix ans auparavant.

Mais, dès la quatrième page du roman (traduction en folio SF), Montag rencontre un soir tard, près de chez lui, une jeune voisine, Clarisse.

Scène "Fahrenheit 451" © Rodolphe Haustraëte Scène "Fahrenheit 451" © Rodolphe Haustraëte
Elle a dix-sept ans et elle est insaisissable. Clarisse lui parle, ce soir-là, de la rosée du matin, un autre soir des jeunes de son âge qui s’entretuent et un autre soir encore de son oncle qui lui a raconté que « jadis il y avait des tableaux qui exprimaient des choses ou même représentaient des gens ». Page 62 (le roman compte 265 pages), Clarisse disparaît. Son absence, le souvenir de sa présence, de ses mots, de sa façon d’être, vont obséder Montag. Il commence à se poser des questions, à douter. Un vieil homme, Faber, prendra le relais de Clarisse (probablement arrêtée).

Le capitaine des pompiers, Beaty, fin limier et psychologue, comprend assez vite que Montag est, à ses yeux, sur la mauvaise pente. Avec raison : Montag cache chez lui des livres. Avertis par sa femme, les pompiers (dont Montag) partent pour une mission urgente : en fait, ils arrivent chez Montag pour brûler les livres. Beaty demande à Montag d’effectuer le travail, il obtempère mais dirige ensuite le lance-flamme vers son capitaine. Il ne lui reste plus qu’à fuir. Faber lui a dit où aller : le long du fleuve en suivant la vieille voie ferrée. Et le spectacle finit comme il a commencé, par la rencontre d’hommes et de femmes qui apprennent chacun un livre et le transmettront à leurs enfants.

Sorti de l’école Claude Mathieu, Mathieu Coblentz avait fondé une première compagnie, accueillie par le Théâtre du Soleil, avant de devenir en 2005 un compagnon de route de Jean Bellorini. Acteur, régisseur et bientôt collaborateur artistique pour ses opéras et ses spectacles à l’étranger. Reprenant son indépendance, Mathieu Coblentz a fondé en 2019 le Théâtre Amer, compagnie installée en Bretagne dont Fahrenheit 451 est le premier spectacle très maîtrisé.

La troupe, d’une belle cohésion, réunit des acteurs et des actrices (Florent Chapellière, Olivia Dalric, Maud Gentien, Julien Large, Laure Pagès, Florian Westerhoff, Jo Zeugma) dont plusieurs connus à l’école Claude Mathieu. Tous font corps et chœur pour dire ce livre à travers le cadre fictif d’une émission de radio, ce qui entraîne un jeu amusant de micros et perches, donnant un bonus de joyeuseté à ce spectacle qui, c’est le cas de le dire, pète le feu.

Autre réjouissance : c’est aussi un spectacle constamment musical (pianos, trompette, chants, etc.). Les musiciens-acteurs coté cour, le coin cuisine des Montag coté jardin, et, au milieu, un espace de tous les possibles. La preuve : il y pleuvra des pages et des pages de livres...

Spectacle vu en janvier 2021 avec un « public restreint » de professionnels et de journalistes au Théâtre de Villejuif où il devait être créé. Il sera à l'affiche du 21 au 25 sept 2021 au TNP (Théâtre national populaire) de Villeurbanne. Puis du 15 au 19 oct au Théâtre Romain Rolland de Villejuif ; les 21 et 22 oct à l’Archipel de Fouesnant ; le 9 décembre au Carré magique à Lannion ; le 15 février 2022 au Théâtre des Sources à Fontenay-aux-Roses ; le 18 mars 2022 à L’Espace Marcel Carné de Saint-Michel-sur-Orge ; le 22 mars 2022 aux Bords de scène à Athis-Mons ; les 1er et 2 juin 2022 au Théâtre de Cornouailles, scène nationale de Quimper ; le 9 juin à la Maison du théâtre de Brest. 

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