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Billet de blog 30 juin 2015

A l’Aquarium, François Rancillac organise un festival des écoles. Viré !?

Il y a toujours quelque chose de troublant à voir les jeunes acteurs des écoles jouer leur(s) spectacles(s) de sortie. Ils viennent de passer trois ans dans le cocon d’une école, les voilà éjectés, les voici dans le monde du travail. Cela fait chaud et froid au cœur à la fois, c’est tonique, angoissant, vertigineux.

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© Simon Gosselin

Merci monsieur Rancillac, vous êtes remercié

On a ressenti cela encore plus fortement à la Cartoucherie de Vincennes la semaine dernière. Un jour où l’on assistait à la présentation de deux spectacles du « Festival des écoles du théâtre public » (qui vient de s’achever) au Théâtre de l’Aquarium, on apprenait que François Rancillac, l’initiateur de cette manifestation qu’il a mise en place en arrivant il y a six ans, venait d’être sèchement remercié par le ministère de la Culture. Au bout de six ans d’exercice, soit deux mandat de trois ans, alors qu’il pensait, légitimement, pouvoir en assumer un troisième et dernier (comme c’est l’usage), développer son projet et passer tranquillement le relais.

Une fois encore les services du ministère de la Culture (que le gouvernement aille de droite à gauche ou inversement) ne brillent ni par leur élégance, ni par leur savoir-vivre, ni par leur sens de l’écoute et de la concertation. Les jeunes acteurs ont pu mesurer la fragilité des choses théâtrales, les rapports souvent semés d’incompréhension avec les décideurs. L’équipe de l’Aquarium a réagi avec force et humour (lire ici), une pétition circule. Au-delà du cas de la situation de François Rancillac, c’est le Théâtre de l’Aquarium qui est en danger (les projets du ministère pour le lieu sont, pour le moins, flous). Ce n’est, hélas, pas le seul établissement attentif au travail des jeunes compagnies à être en danger. Le Théâtre de la Cité internationale (trois salles) en est un autre, d’une toute autre manière non moins inquiétante. A suivre.

Six écoles nationales étaient présentes au festival de l’Aquarium : l’école du Nord (liée au Théâtre du Nord à Lille), l’Académie du Limousin (liée au Théâtre de l’Union à Limoges), le CNSAD (Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris), l’ESAD (Ecole supérieure d’art dramatique de Paris), et la Manufacture (Haute école du théâtre de Suisse romande, à Lausanne). Chaque école avait pris en charge ses élèves. L’accompagnement professionnel des anciens élèves se poursuivra quelques années, via les dispositifs du  JTN (Jeune théâtre national, réservé à certaines écoles) ou d’autres dispositifs particuliers mis en place par tel ou tel établissement.

En route pour la diversité

Ces écoles à la direction récemment renouvelée sont à l’aube d’un possible renouveau, avec l’arrivée de Claire Lasne-Darcueil au Conservatoire, Gildas Milin à l’école de Montpellier, Christophe Rauck à Lille et Stanislas Nordey à Strasbourg, pour ne citer que quelques exemples. L’enjeu est de taille : que les écoles nationales de théâtre soient, chaque nouvelle promotion un peu plus, le reflet de la diversité. Y a du boulot.

Comme il semble d’un autre siècle (et, de fait, il l’est), ce temps où il n’y avait en France qu’une seule école nationale, celle du Conservatoire à Paris, à l’individualisme exacerbé, auquel préparaient des cours privés (alors qu’aujourd’hui certains conservatoires d’arrondissement à Paris et de région sont très réputés). La création d’une école au sein du Théâtre national de Strasbourg, il y aura bientôt un demi-siècle, allait inventer un contre-exemple salvateur et pionnier. Aujourd’hui, le nombre d’écoles nationales dépasse la dizaine, la diversité est là, dans les structures. C’est un début.  

Il serait absurde de vouloir dresser un palmarès ou d’établir des comparatifs entre les écoles ou les spectacles. Et puis, je n’ai pas tout vu. L’école de Limoges présentait un spectacle autour de Sophocle avec des élèves de seconde année, moins aguerris que les troisièmes années des autres écoles.

De Sophocle à Leslie Kaplan

Pour Magali Léris qui mettait en scène ce spectacle comme pour tous les autres spectacles d’école signés par des metteurs en scène dont c’est le métier, l’os à ronger est le même : le groupe, la promotion dans son ensemble, primant sur l’individu. La difficulté est de trouver des pièces ou des projets qui mettent en scène l’ensemble de la promo tout en permettant à chacun de s’exprimer à travers un ou plusieurs personnages. Tout le théâtre de Sophocle considéré comme une vaste pièce constitue en la matière un bon client. Le montage que met en scène Magali oscille bien entre le chœur et les protagonistes.

Deux auteurs ont relevé le gant de ce casse-tête, Leslie Kaplan et Pascal Rambert. Elise Vigier et Frédérique Loliée, deux membres très actifs du collectif Les lucioles ont signé et joué ensemble  plusieurs spectacles jubilatoires à partir de textes de Leslie Kaplan. Cette dernière travaille à un roman sur la révolution (à paraître comme les autres aux éditions POL) et c’est tout naturellement que ces trois femmes complices se sont retrouvées autour de ce thème pour mettre en scène la promotion sortante de l’école de Lille.

C’est comme un jeu de société. La matrice de la Révolution française apparaît comme un sac où l’on puise des mots et des noms clefs qu’il faut mettre en mouvement autour d’une vague trame induite par le titre Mathias et la révolution. En basse continue : l’envie, le rêve de changement. De régime, d’attitude, d’horizon. De mots aussi. Dans ses pièces, Leslie Kaplan excelle dans les duos. La polyphonie, c’est comme la peinture à l’huile, c’est plus difficile. Leslie, Elise et Frédérique en font l’expérience, le spectacle part joyeusement dans tous les sens et il a le charme du fourre-tout et du chantier d’un texte en train de se faire. Les jeunes acteurs ont pu ainsi approcher le processus d’écriture. Le spectacle a été présenté cinq soirs au Théâtre du Nord mais c’est l’autre spectacle de sortie, avec les mêmes acteurs, qui est venu à la Cartoucherie.

De Leslie Kaplan à Cyril Teste

C’est une toute autre expérience qui les attendait avec Cyril Teste et ses caméras. En suivant une charte très précise dont ils ont édicté les règles, Cyril Teste et les membres du collectif MxM font du cinéma en direct. Le temps du film est celui du filmage, ce qui crée une tension toute particulière. Le spectateur suit le film sur un écran, tout en le voyant en train de se faire sur le plateau. Il y a deux ans, intense souvenir, il avait ainsi créé Nobody sur des textes de Falk Richter avec les élèves sortant de l’école de Montpellier. Ce spectacle repris et développé cette année au Printemps des comédiens de Montpellier avec les mêmes acteurs a provoqué une onde de choc et a été joliment salué. Le spectacle sera en tournée la saison prochaine.

© Simon Gosselin

C’est à partir de Punk rock, un texte de l’auteur anglais Simon Stephens inspiré par un fait divers (un élève fait une tuerie dans une école, tuant des élèves de sa classe) que Cyril Teste a travaillé selon les mêmes principes avec les seize élèves sortants de l’école du Nord. Le spectacle n’atteint pas la force de Nobody mais c’est une aventure qui marquera le groupe qui va se défaire. Certains d’entre eux ont déjà créé leur compagnie. C’est le cas de plusieurs acteurs et actrices très prometteurs du groupe. Baptiste Dezerces à la tête de la compagnie « Juste avant la compagnie », de leur côté Arnaud Vrech et Jeanne Lazar ont fondé cette année la compagnie « Il faut toujours finir ce qu’on a commencé ». Quant à Haini Wang (née et formée en Chine), elle s’apprête à signer sa première mise en scène.

De Rambert à Mishima

A peine sortis de scène, plusieurs jeunes acteurs de l’école de Lille se sont empressés de voir le spectacle suivant, venu de Suisse. Pascal Rambert est allé à Lausanne au bord du lac voir les élèves de l’école de la Manufacture. Il les a écoutés, il les a regardés. Parler, bouger, vivre. Et il est reparti avec les photos de chacun d’entre eux. C’est pour eux et en pensant à chacun d’entre eux qu’il écrit a Lac. Habitude maison : chaque personnage porte le prénom de l’acteur ou de l’actrice qui l’interprète. Comme on pouvait s’en douter, la pièce célèbre ce qui se passe au bord d’un lac, La Mouette de Tchekhov s’invite au parloir. Et comme la pièce de l’auteur russe, celle de Rambert parle souvent de théâtre. Et pour cause puisque le sujet, c’est le groupe même que forme une promotion de quinze jeunes acteurs d’une école à l’heure de sa dislocation, de sa clôture. Le seizième acteur, le plus charismatique d’entre eux, manque à l’appel. Il a disparu, mort.

Rambert reprend le principe d’écriture de Clôture de l’amour – un affrontement entre des êtres, pas de dialogues mais une succession de monologues – en l’amplifiant, passant de 2 à 15. Chacun des quinze va prendre tout à tour la parole. Un parti pris formel impératif qui a ses vertus (il met chacun des quinze au pied du mur et sur un plan d’égalité) mais tourne aussi au système. On s’y laisse entraîner ; toutefois, on sent poindre dans l’écriture, ici un procédé cent fois remis sur le métier, là une certaine complaisance dans la volubilité. Dit autrement, il se peut que chacun des quinze ait inégalement inspiré l’auteur Rambert servi humblement par le metteur en scène Denis Maillefer. Cependant, dans certains monologues comme celui qu’il offre à Lola Giouse, Rambert trouve des accents dignes de Clôture de l’amour.

Le CNSAD était la seule école à présenter un spectacle mis en scène par un jeune élève metteur en scène, Raphaël Trano de Angelis. Pas si novice que cela puisqu’il signe des mises en scène depuis 2007. C’est en 2013 qu’il est entré au Conservatoire en 2e cycle. Le Japon le fascine. Il s’y rend régulièrement depuis 2005, a travaillé là-bas auprès de différents maîtres et Zeami est pour lui une bible. Un cheminement qui devait le conduire à se pencher sur les Cinq Nô modernes de Yukio Mishima. Son choix s’est porté sur Aoi no ue (Dame Aoi), traduit et adapté par Dominique Palmé, joué essentiellement par des acteurs professionnels et soutenu par un ensemble musical dirigé par le compositeur Hacène Labri. Un spectacle présenté comme un travail en cours très prometteur avec en particulier un impressionnant travail gestuel.

Une telle manifestation, où la rencontre prime sur le palmarès et l’échange sur la rivalité, est très précieuse. François Rancillac est un metteur en scène mais aussi un directeur ouvert, qui partage son lieu et part vaillamment à la recherche du public (qui a repris le chemin de l’Aquarium). Et c’est cela qu’on lui reproche ! Il ne faut pas le remercier mais lui dire merci d’avoir mis sur pied ce « festival des écoles du théâtre public ».      

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