« Pauvreté, Richesse, Homme et Bête », pour une soirée magique

Une soirée magique. Un auteur rare, Hans Henny Jahnn, dont on découvre une pièce « Pauvreté, Richesse, Homme et Bête » (quel titre !) jamais montée sur une scène française.

 © Hervé Bellamy © Hervé Bellamy
Un metteur en scène méconnu, Pascal Kirsch, que l’on suit depuis longtemps et qui, après bien des errances, toujours curieuses et parfois magnifiques, déploie, à travers sa rencontre avec cette pièce, un talent démoniaque. Des acteurs que, pour certains, on découvre, ébahi. On sort de ce voyage âpre et amoureux au nord de la Norvège, des fermes, des fjords et des trolls comme habité de sombre beauté.

Une langue d’une affolante beauté

De l’auteur (dont l’œuvre est publiée à chez José Corti dans les formidables traductions de Huguette Duvoisin et René Radrizzani), on connaît surtout deux pièces, Pasteur Ephraïm Magnus (créée par Brecht et dont Christine Letailleur nous offrit une belle version) et Médée (pièce d’exception, régulièrement montée). En 1933, Hans Henny Jahnn, fuyant l’Allemagne nazie, s’établit dans une ferme sur l’île de Bornholm. C’est là qu’il écrit Pauvreté, richesse, homme et bête et sa grande trilogie romanesque Fleuve sans rive.

Et justement, l’une des forces de cette pièce, c’est de conjuguer plusieurs approches y compris un versant romanesque. On peut y voir un feuilleton en quatre épisodes où chacun donne envie de connaître la suite. Un conte pétri de légendes nordiques avec trolls, traîtres, meurtres et amour fou. Ou encore un drame paysan entre éleveurs-cultivateurs riches et valets pauvres portant le nom de la ferme où ils travaillent ; entre les habitants des villages de la vallée et la solitude des fermes de montagnes. On peut y voir enfin, et avant tout, un infini poème tant la langue y est constamment d’une affolante beauté.

Le temps d’un regard

Voici donc l’histoire de Manao Vinje (Vincent Guédon qui a fait connaître la pièce à Pascal Kirsch) qui vit dans sa ferme isolée, seul avec son cheval dont on dit qu’il est habité par un fantôme. Lui, l’homme des montagnes, a croisé un jour dans la vallée le regard de Sofia (Marina  Keltchewsky). Un moment furtif qui suffit à engrosser ses rêves futurs de mariage. Les années passent, le regard reste. La pâle et fine Sofia n’est pas une fermière, ni même une fille de ferme, elle vient du littoral, ses parents pauvres vivent dans un hangar à bateau, elle doute de tout et d’abord d’elle-même. La solide et déterminée Anna (Raphaëlle Gitlis), fille de la ferme Frönning proche de celle de Manao, veut ce dernier pour mari. Elle est prête à tout pour cela. C’est le début de l’histoire. N’en disons pas plus.

Les rebondissements, les scènes d’une force à couper le souffle ne manqueront pas. Interviendront d’autres personnages – aucun n’est secondaire : Ole (Arnaud Cheron) et Gunvald (Elios Noël), deux valets de ferme prêts à tous les chantages et méfaits pour assouvir les besoins de leur sexe, l’un s’amendera, l’autre pas ; deux paysans (Julien Bouquet et Loïc Le Roux) qui avec le troll Yngre (François Tizon) forment un infernal trio, mi-sorciers, mi-vox populi. Et enfin, Jytte (Florence Valéro), une jeune fille danoise de 16 ans qui, d’abord narratrice, entrera dans l’histoire, fleur à peine éclose qui semble déjà appeler les gouffres où l’amour et la haine peuvent conduire.

De grandes tables de ferme

Le phénoménal travail de Pascal Kirsch a commencé à la table par d’astucieuses coupes dans le texte, redistribution de répliques et concentration de personnages. Puis, ses discussions avec Marguerite Bordat qui signe les décors et les costumes ont conduit cette dernière à tourner le dos aux didascalies réalistes, pour proposer un espace décalé. Une lande cernée d’ombres et de neige, oscillant entre les extrêmes, de l’infiniment petit à l’infiniment grand et qui est comme une chambre d’écho de l’écriture.

Le rythme du spectacle articule deux éléments clefs. D’une part, le meuble que l’on trouve dans toutes les fermes norvégiennes depuis la nuit des temps : une longue table en bois dont la multiplication ne cesse de recomposer l’espace. D’autre part, le cheval, point fixe et furtif, objet de tous les fantasmes, qui est là sans être là, gardant sa part de mystère jusqu’à sa disparition provoquée par une main assassine. Enfin Pascal Kirsch a confié à Makoto Sato et Richard Comte la musique du spectacle, jouée et composée en direct.

 © Hervé Bellamy © Hervé Bellamy

Une première version du travail avait été présentée en juin dernier au Studio-théâtre de Vitry, coproducteur du spectacle. Après deux mois de repos et un nouveau temps de répétition, le spectacle a atteint son niveau de croisière, très haut dans l’air du théâtre, avec des acteurs que l’on se devait de tous citer comme on l’a fait plus haut, tant chacun donne à son personnage des accents qui sont au rebours des clichés et des approximations habituelles quand il s’agit de peindre le monde paysan. Au contraire, coachés par Pascal Kirsch, ils mettent en évidence les contradictions et le caractère obsessionnel de chacun d’entre deux dans la quête qui est la leur.

« Qu’est-ce que cela signifie ? »

Car chacun rêve d’une situation heureuse et, au-delà, d’un monde sinon meilleur du moins ordonné dans la concorde. Mais l’homme autant que la femme sont aussi des bêtes « enfermées dans une forme humaine », nous dit Jahnn, ils peuvent s’avérer jaloux, voraces, sanguinaires, destructeurs. Quant au troll de l’histoire, il joue avec le feu.

Alors la paix n’est pas de ce monde-là. La tristesse inonde Sofia au plus fort de sa joie passagère. L’amour ne triomphe que dans le deuil. « J’ai traversé le pont. Les morts parlaient derrière le mur. Mais aujourd’hui, ils se taisent. La neige recouvre les montagnes », dit Manao au milieu de la pièce (derniers mots de l’acte II). Manao et Sofia sont des personnages de paysans simples d’une confondante humanité nouée de lucidité comme on en voit rarement dans une pièce de théâtre.

Jytte la jeune Danoise peine à comprendre. « Qu’est-ce que cela signifie ? Ce n’étaient que des paroles ? », demande-telle à Yngre, le troll. Ce dernier lui montre alors une pierre rouge, un dodécaèdre, douze faces pas une de moins. « C’est ce que nous disons, dit-il. Mais c’est un rêve enveloppant comme la sphère des étoiles, un feu d’artifice, comme la chute de myriades de comètes, comme la voie sinueuse et ramifiée du sang dans notre corps. » « C’est beaucoup de choses en peu de mots », résume Jytte qui dit s’appeler Falada comme la jument « sans nom » de Manao, Jahnn glissant là, à la fin de sa pièce, une ultime machination. Cette pièce est comme un puits où l’on jetterait des mots pour mieux en sonder la profondeur.

Il est des soirs où le théâtre, cette alchimie de mots, de corps et d’espace, nous rassasie comme ce « bon gruau à la crème » que prépare Sofia pour Manao, avant la seule nuit qu’ils passeront ensemble.

Théâtre de l’Echangeur de Bagnolet, du lun au sam 19h30 sf mer, dim 17h. Jusqu’au 9 octobre.

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