Depuis la mi- novembre et jusqu’au 18 décembre les festivals Art-docfest et Doc en scène se sont réunis pour présenter des œuvres d’artistes de l’est en exil, des rencontres, des tables rondes, des films, des expositions et des spectacles dans différents lieux parisiens. C’est dans ce cadre que Vlad Ketkovich a mis scène à l’arrache (deux jours de répétitions) la pièce de l’ukrainienne Sacha Denisova écrite en russe et jouée par des artistes russes et ukrainiens en exil rejoints par l' irrésumable et fabuleux Denis Lavant, le seul en scène à parler français, les autres sont sous-titrés en français en suivant la traduction de Tania Moguilevskaïa et Gilles Morel.
Formée au teatr doc à Moscou (aujourd’hui devenu clandestin), Denisova a quitté la Russie (où ses pièces ont été retirées de l’affiche et son interdites) au lendemain de l’« opération spéciale » de Poutine en Ukraine (pays natal de Denisova) . Elle s’est réfugiée en Pologne, a écrit La Haye qui a été créée à Poznan. Galin Stoev l’a créée à Sofia, spectacle venu l’an dernier à Toulouse.
Cette pièce, simplement titrée La Haye, est comme un vœu pour lequel on a tellement croisé les doigts qu’il a fini par se réaliser. Oui, pince-moi je rêve, oui, Poutine et sa clique ont été arrêtés et leur procès va commencer devant la cour européenne des droits de l’homme de La Haye. La pièce s’ouvre par une petite fille ukrainienne surnommée « la Gamine » par l’autrice -c’est elle la narratrice, on la retrouvera tout au long de la pièce -rôle interprété par Yula Loboda). « Mesdames et messieurs la cour » dit-elle , la cour entre (soit un procureur), suivie aussitôt par la flottée des Andreï Loshak), chef de la République tchétchène, Evgueni Prigojine (Vladislas Ketkovitch) chef de l’armée privée Wagner mort bien vivant, Sergueï Choïgou (Gladstone Mahib), ministre de la Défense de la Fédération de Russie, Sergueï Sourovikine(yacheslav Kornichenko), ex-commandant chargé des opérations militaires en Ukraine, Vladislav Sourkov (Artem Bannikov), idéologue en chef du Kremlin, Nikolaï Patrouchev -Denis Lavant) , chef du Conseil de sécurité et ex-chef du FSB, Iouri Kovaltchouk ( Alexey Yudnikov), oligarque, magnat de la presse et surnommé « portefeuille de Poutine » et donc Vladimir Poutine (Zhanna Agalakova), président de la Fédération de Russie. Tous les accusés vont s’exprimer, mentir pour se défendre. Ils vont aussi se chamailler. Des témoins interviendront.
Denisova écrit la pièce comme un jeu d’enfants : devant un immeuble bombardé, une gamine joue avec ses personnages et elle nous les présente, leur laisse la parole : tous se proclament innocents et soulignent leur volonté de faire le bien, flattent sans compter leur président : « vous croyez que cela a fait plaisir à Vladimir Vladimirovitch de bombarder Kiev ? » proteste Margarita Simonian. « Jamais nous n’avons été contre l’Ukraine, nous sommes des peuples frères » surenchérit Valentina Matvienko. Le Tchétchène Kadyrov ajoute un« don » à chaque mot, parle de « fascisme-don « de « Poutine-don ». Chacun vante ses mérites, abat ses cartes et chaque fois la Gamine nous dit le dessous des cartes
Après quoi la procureure (Kristina Charniauskaya) prend la parole : « Et maintenant l’Ukraine. Messieurs les juges, vous et nous avons aujourd’hui la lourde mission d’établir toute la chaîne des crimes, du simple soldat au président de la Fédération de Russie, pour prouver le génocide du peuple ukrainien, à savoir la destruction des infrastructures civiles, l’extermination de civils, la torture de prisonniers de guerre, les frappes aériennes et d’artillerie sur les villes et villages ukrainiens, la déportation et l’adoption illégales d’enfants ukrainiens, l’existence de camps de concentration sur les territoires occupés et, surtout, le fait d’une agression militaire injustifiée contre un État souverain européen». Puis interviennent les avocats , etc.
Il y a aura des discussions à la cantine autour de Poutine, les règlements de comptes entre accusés vont bon train . Des soldats (Vadik Korolev, Istvan Shadri) sont interrogés par les avocats (Valery Voronetsky) su tous les vols commis dans les maisons ukrainiennes, Poutine s’offusque « pourquoi ne m’a-t-on pas rapporté qu’ils volaient : des cuvettes de toilettes en plus ! » , Margarita Simonian : « On a massacré, massacré, d’accord, mais c’était pour répondre aux barbaries du régime de Kiev ! ». Choigou tente la carte perso : « « Vous êtes des russes, moi pas, je suis une minorité ethnique opprimé. Mai je suis Touvain, je suis un descendant de Gengis khan! ». C’est le tournant du procès, observe la Gamine: « Choigou commence à balancer contre les siens ». Alors Sourkov s’adresse à Poutine : « vous devez prendre toute la faute sur vous ! », le chef du FSB imite le Treplev du début de La mouette de Tchekhov et imite les oies. C’est la débandade . La procureure n’en peut plus, part en vacances… Une fin onirique.La salle du centre d’animation parisien où s’est jouée la pièce était archi pleine, le public a salué debout.
Le metteur en scène Vlad Ketkovitch et toute la troupe aimeraient pouvoir mener à bien ce travail plus avant. Répétitions, décor, éclairages...et représentations. Ils rêveraient jouer dans un vrai théâtre et pas seulement une seule fois, aller à Avignon...
Vlad Ketkovitch (producteur, metteur en scène) et Maria Chuprinskaia (actrice et productrice ) ont fondé l’association Verba dont Anne Duruflé ( qui fut en poste à Varsovie, Moscou et Kiev) est la présidente et Olga Alisova la secrétaire. D’autres personnalités et d’autres associations comme Melograno (buts humanitaires) participent au festival Doc en scène qui se poursuit jusqu’au 18 déc, entre autres à l’atelier des artistes en exil et dans des cinémas du quartier latin. Performances, expositions , films, etc.
Programme détaillé sur http://www.ledocenscene.fr
Le texte »La Haye » de Sacha Denisova traduit du russe par Tania Moguilevskaïa et Gilles Morel est publié aux Éditions Les Solitaires intempestifs