Tg STAN: «Quoi/Maintenant», un spectacle maison

Dans son lieu de résidence parisien, le tg STAN présente en prologue un étonnant texte signé Jon Fosse, puis s’approprie une pièce de plus de Marius von Mayenburg. De bout en bout, la griffe tg STAN impose sa marque.

Scène de "Quoi/mainetnant" © Koen Broos Scène de "Quoi/mainetnant" © Koen Broos
Trois voix habitent Dors mon petit enfant, court texte de Jon Fosse aux accents beckettiens. « Nous devons rester ici pour toujours », dit 1. « Et nous sommes ici depuis toujours », réplique 2. « Depuis toujours / allons / toujours n’existe pas », complète le troisième. Simple et magnifique entrée en matière.

Une amicale distanciation

Il est à la fois étrange et délicieux d’entendre ces répliques dites par Jolente De Keersmaeker, Damiaan De Schrijver et Frank Vercruyssen, trois des quatre fondateurs du groupe tg STAN.

Délicieux, car on a plaisir à retrouver leur façon de parler le français en l’engorgeant des brumes et des bières de leurs Flandres natales ; leur façon d’aborder les personnages de biais, à la fois dedans et dehors, dans une amicale distanciation ; et, enfin, leur façon immuable d’accueillir le public en étant déjà installés sur le plateau du Théâtre de la Bastille, regardant les spectateurs, leur parlant, en attendant comme nous que cela commence.

Etrange, car ces mots de Jon Fosse parlent d’eux. Oui, le tg STAN semble être là sur la scène du Théâtre de la Bastille « depuis toujours ». Depuis sa première venue en 2002 avec Les Antigones et jusqu’à Art la saison dernière, il est revenu presque chaque année, présenter une création (dix sept en tout) parfois une création et une reprise d’un spectacle à succès comme My dinner with André et Mademoiselle Else (lire ici).

Après la condensation Jon Fosse, la dilatation Marius von Mayenburg. Stück Plastik (pièce en plastique) est la dernière en date des pièces écrites par le dramaturge de la Schaubühne de Berlin. C’est une pièce dans la lignée d’Art de Yasmina Reza : tout se passe dans un salon bourgeois d’aujourd’hui, idéal pour faire fructifier une satire des milieux bobos.

Je n’ai pas vu leur version d’Art mais j’imagine qu’il y avait la même absence de décor ; simplement, comme c’est le cas aujourd’hui, une table chargée de bouteilles de vins et d’alcool, et que les acteurs allaient et venaient tranquillement debout comme ils aiment à le faire moitié en dehors, moitié en dedans des situations.

Scènes et femme de ménage

La pièce de Mayenburg commence lorsque le couple accueille une nouvelle femme de ménage un jour de pluie. Lui est médecin (Frank Vercruyssen), elle « artiste » spécialisée dans le graphisme et le textile (Els Dottermans). Ils ont un fils de 12 ans, Vincent, en plein éveil. Le couple reçoit leur ami Schwartz connu sous son nom d’artiste Haulupa. Les rôles de l’enfant et de Haulupa sont confiés à l’énorme corps de Damiaan De Schrijver, ce qui nous vaut de réjouissants court-circuits scéniques.

La femme de ménage, c’est Jolente De Keersmaeker qui va jusqu’à faire le ménage sur le plateau lorsqu’elle va prendre une douche, essuyant le sol avec des serpillières ou pour ramassant les biscuits apéro lorsque le mari balance le bol à la tête de sa femme.

Histoire d’un couple et d’une cellule familiale sous tension auxquels l’ami apporte avec jubilation son grain de nuisance, le tout sous le regard voyeur du fils et celui peu disert de la femme de ménage, victime toute désignée et bouc émissaire de ces maniaco-frustrés. Madame trouve qu’elle sent mauvais (d’où la douche), on lui propose les nippes dont madame veut se débarrasser et, pire, l’ami entend en faire sa « muse ».

C’est une comédie de boulevard où l’amant n’a plus besoin de se cacher dans le placard, où la femme de ménage remplace la bonne au tablier blanc et où l’auteur, les doigts dans le nez, fait étalage de la mauvaise conscience des couples nantis de gauche (bien sûr), ceux qui militent pour les droits de l’Homme, les immigrés, et s’arrangent, loin de toute mixité social, pour inscrire leurs enfants dans les « bonnes » écoles. La pièce de Mayenburg a beau être plus efficace qu’inoubliable, une fois encore le rouleau compresseur de la méthode tg STAN opère. A l’année prochaine.

Théâtre de la Bastille, tous les soirs sf dim, à 21h jusqu’au 2 fév, puis à 20h du 5 au 9 fév.

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