Le reflet d’Ossip Mandelstam dans l’œil dansant de Roman Viktiouk

Célèbre pour sa mise en scène des « Bonnes » de Genet avec une distribution uniquement masculine qui connaît aujourd’hui une troisième vie à Moscou, Roman Viktiouk, dans son nouveau théâtre, chef-d’œuvre du constructivisme, consacre un spectacle à l’écrivain et poète Ossip Mandelstam qui osa écrire un poème où il se moquait de Staline et le paya de sa vie.

Scène de "Mandelstam" © dr Scène de "Mandelstam" © dr
A 81 ans, dans une tenue flashy, surgissant de la salle, la jambe alerte, Roman Viktiouk se mêle à ses acteurs pour saluer le spectacle qu’il vient de signer et dont le titre se résume à un nom, celui d’un immense poète russe du XXe siècle mort dans un camp de transit de la Kolyma : Mandelstam.

Staline, mort vivant

Viktiouk salue avec, à ses côtés, ceux qui viennent d’interpréter les cinq rôles de la pièce : Ossip Mandelstam, dont les éditions Le bruit du temps (par ailleurs titre du premier recueil de textes en prose de Mandelstam en 1925) viennent de publier les œuvres en deux volumes, poésies et proses, dans une nouvelle traduction de Jean-Claude Schneider ; son épouse, Nadejda Mandelstam, qui après la mort tragique du poète écrira ses mémoires traduites sous le titre Contre tout espoir (trois volumes chez Gallimard) ; Boris Pasternak, qui n’est pas seulement l’auteur du Docteur Jivago mais tout autant et sinon plus un poète et aussi un traducteur (entre autres de Shakespeare) et que le pouvoir soviétique ne laissera pas sortir d’URSS pour aller à Stockholm chercher le prix Nobel de littérature qui lui sera attribué en 1958 ; la dernière épouse de Pasternak qui, après la mort de son mari, subira les foudres du KGB ; et enfin Staline, le tyran, « petit père des peuples » de plus en plus honoré dans la Russie de Poutine. Quel casting ! On le doit à un dramaturge américain, Don Nigro, qui a écrit Mandelstam, pièce très bavarde et hasardeuse, heureusement largement coupée par Roman Viktiouk.

Au moment des saluts, tout le monde a en tête l’une des dernières images du spectacle : alors que les autres personnages sont plongés dans l’ombre, Staline, bien que mort, se tient à la face dans la lumière et chante comme un chanteur d’opéra, en se livrant à des vocalises aussi effrénées qu’effrayantes. La scène donne le frisson. Autrement dit, bien que mort, Staline bande encore et ce n’est pas Vladimir Poutine qui le niera, au contraire. Lui qui, quotidiennement, entretient le culte de la personnalité dont il est le sujet et dont chaque jour les journaux télévisés animent la flamme.

Roman Viktiouk est un des artistes qui s’est fait connaître en Russie au moment de la perestroïka et de la glasnost, moment béni d’ouverture des esprits, d’ouverture des archives et d’émancipation culturelle. Viktiouk met en scène Les Bonnes de Genet en 1988, dans la traduction de E. Naumova, avec une distribution entièrement masculine pour jouer Claire, Solange et Madame ainsi que Monsieur. Un spectacle manifeste qui sera l’étendard des homosexuels russes, lesquels alors pouvaient quelque peu revendiquer leur sexualité. Là comme souvent ailleurs (liberté d’expression) ce qui s’ensuivit depuis l’arrivée de Poutine au Kremlin relève de la peau de chagrin.

Scène de "Les bonnes" © dr Scène de "Les bonnes" © dr
Viktiouk reprendra cette mise en scène des Bonnes en 1992 puis à nouveau en 2006 avec le même décor dans le style art déco et des maquillages toujours inspirés du théâtre japonais mais avec des changements dans la distribution toujours masculine. Aujourd’hui, Dmitri Bozine (Solange) et Alexandre Soldatkine (Claire) sont parfaits ; dans le rôle de Madame, Alexei Nesterenko atteint une perfection digne d’un grand onnagata japonais (acteur voué aux rôles de femmes). Dommage que le spectacle qui raffole joliment de la chanson française (« Je suis malade » par Dalida et « Ils s’aiment comme des enfants » par Daniel Lavoie en tête) soit pris en sandwich (indigeste) entre un prologue dansé et un long épilogue de ballets (réglés par Edvard Smirnov) dont Viktiouk et une partie de son public sont visiblement friands.

Un chef-d’œuvre constructiviste

Chaque mois, pour une ou deux représentations, le spectacle est à l’affiche du théâtre municipal de Moscou qui porte désormais le nom de Roman Viktiouk. Et Les Bonnes fait le plein. Viktiouk est une légende un peu à part du théâtre moscovite, son public compte beaucoup de fidèles qui, au fil des saisons, peuvent revoir les spectacles aimés. Viktiouk a aussi ses détracteurs, mais l’île du théâtre dont il est le seul habitant, autrement dit sa légende, le protège. Comme la quasi-totalité des théâtres russes, celui de Viktiouk est un théâtre de répertoire. On y joue quasiment chaque soir de la saison les spectacles du répertoire, plus de vingt-cinq spectacles différents ; certains très anciens, comme son adaptation du roman de Boulgakov Le Maître et Marguerite qui se donne sur un plateau où poussent comme des choux des têtes de Staline, la plus mûre tirant une langue rouge vif. Chez Viktiouk, la plupart des spectacles sont signés par le maître des lieux dont le nom s’affiche en volutes lumineuses sur la façade du théâtre dont l’architecture ne ressemble à aucun autre.

Depuis 2016, Viktiouk habite les volumes surprenants d’un chef-d’œuvre de la période constructiviste, l’ancien club ouvrier ou maison de la culture Roussakov, une « maison des lumières » tout en verre et en brique imaginée et conçue par le génial architecte Konstantin Melnikov et inaugurée en 1927. C’est sans doute, de par le monde, le théâtre qui compte le plus grand nombre de baies vitrées, depuis sa façade et jusque sur les côtés de la scène, elle-même épousant des lignes et des volumes constructivistes : une des rares scènes dont le mur du fond ne soit pas droit mais peuplé d’angles aigus, et assurément la seule qui, au centre de ce mur, voit un escalier en colimaçon métallique de toute beauté monter au firmament.

Après le spectacle, Viktiouk nous attend dans son bureau qui n’en est pas un : une longue table l’occupe longeant une large baie vitrée, une pièce tout en long agrémentée d’une coursive. Cet homme qui vit intensément dans le présent et qui a toujours un nouveau spectacle au feu se laisse pour une fois aller à de vieux souvenirs en face d’un visiteur français. C’était dans les années cinquante ; cette année-là, Jean Vilar et le TNP vinrent à Moscou. Maria Casarès jouait Marie Tudor. Le très jeune Viktiouk et ses copains n’avaient évidemment pas de billet mais ne manquaient pas de culot. Ils déboulèrent à cinquante et créèrent un mouvement de foule, si bien qu’ils purent entrer dans le théâtre. Ils réussirent même à croiser Maria Casarès, à lui parler. Des années plus tard, venu jouer Les Bonnes à Paris, celui qui était devenu un metteur en scène russe plutôt turbulent alla frapper à la porte de la loge du théâtre où la grande actrice jouait il ne se souvient plus quoi. Elle le reconnut. Viktiouk raconte la scène comme si elle venait de se produire.

« L’entoure une racaille... »

Mandesltam s’en tient à quelques épisodes de la vie du poète en s’appuyant sur le fameux poème qu’il consacra à Staline en novembre 1933. A bien des égards, compte tenu de l’époque, ce fut un arrêt de mort programmé. Le poète évoque « le montagnard du Kremlin » en le décrivant sans ménagement : « Ses doigts épais sont gras comme des vers de terre, / ses mots, infaillibles comme des poids d’un poud. / Parmi ses moustaches ricanent des cafards / Et les tiges de ses bottes sont des miroirs. » Fin de la première strophe traduite par Jean-Claude Schneider. La seconde et dernière strophe est encore plus terrible car elle englobe tout le système de terreur qui a été mis en place. La voici, toujours dans la nouvelle traduction de Jean-Claude Schneider : « L’entoure une racaille de chefs au cou frêle, / sous-hommes dont il use comme des jouets. / Un qui siffle, un autre qui miaule, un qui pleurniche, / lui seul s’amuse en père fouettard et tutoie. / Il forge, comme un fer à cheval, ses oukases – / frappe, qui à l’aine, qui au front, qui à l’œil. / Toute mise à mort est pour lui délectation / Et fait se dilater sa poitrine d’Ossète ». Un poème que bien des Russes avaient appris sous le manteau et qu’ils récitent par cœur aujourd’hui encore.

Le dernier vers fait référence à une légende selon laquelle Staline aurait eu des origines ossètes. C’est l’un des poèmes politiques les plus terribles du XXe siècle et il terrifia ceux – une poignée d’amis – à qui Mandelstam le récita. Parmi eux, Boris Pasternak qui lui aurait dit : « Vous ne m’avez rien récité, je n’ai rien entendu. » Ce poème, non publié, lui vaudra d’être arrêté en mai 1934. C’est alors que le spectacle aborde un autre fait attesté : les quelques coups de téléphone que Joseph Staline passa au milieu de la nuit à Boris Pasternak.

Dans son imposante biographie de Pasternak parue chez Fayard, Dmitri Bykov revient sur le rôle que joua son héros pour que la condamnation de Mandelstam soit réduite. Il échappa en effet au goulag, seulement condamné à un exil loin de Moscou, à Voronej (où il écrivit les poèmes des Cahiers de Voronej) et tenta de se tuer en se jetant d’une fenêtre. Mandelstam avait la manie de la persécution – qui n’était pas toujours une manie à cette époque de haute surveillance policière des poètes. Elément incontrôlable, Mandelstam fut de nouveau arrêté. Staline téléphona à Pasternak mais ce dernier ne sut pas convaincre une nouvelle fois le montagnard du Kremlin. Bykov retranscrit la conversation et ajoute : « Pasternak se détesta longtemps après cette conversation, et resta, à ce qu’il dit à ses amis, un an sans pouvoir écrire. »

Il sera aussi question de l’ode à Staline que Mandelstam en perdition écrivit en mars 1937 et envoya à plusieurs revues littéraires moscovites qui ne la publièrent pas. « J’évoquerai celui qui bougea l’axe du monde / sans léser les mœurs de cent quarante peuples » ou encore « Les regards de Staline ont écarté les montagnes / et aux lointains la plaine a cligné des yeux, / comme une mer sans plis, comme hier glisse à demain ». En l’écrivant, Mandelstam espérait peut-être sauver sa peau. Ou bien on lui a conseillé, sinon demandé, de l’écrire. Dans quel but ? Le discréditer ? Tenter de le sauver ? Mystère. Son épouse Nadejda jugeait qu’il l’avait écrit « la corde au cou ».

Don Nigro, l’auteur américain de la pièce Mandelstam, brode grassement sur ces conversations et ces poèmes et ajoute même une invraisemblable conversation téléphonique entre Staline et Mandelstam. Viktiouk charcute avec raison cette pièce verbeuse qui est pour lui un prétexte pour parler d’un artiste qui, sa vie durant, refusa d’être un artiste servile et conserva sa liberté de parole vis-à-vis du maître du Kremlin jusqu’à y laisser sa vie. Aujourd’hui, sous Poutine, face à sa vision de la culture on ne peut plus patriotique et nationaliste promue par son ministre de la Culture, ce spectacle en forme de piqûre de rappel est opportun.

Théâtre Roman Viktiouk, 6 rue Stromika, Moscou, www.teartrviktuka.ru

Ossip Mandelstam, œuvres en prose et œuvres en vers, traduction Jean-Claude Schneider, éditions La Dogana-Le Bruit du temps, les deux volumes en un coffret, 1520 p., 59€.

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