Le collectif OS’O paie sa dette à Shakespeare dans un spectacle qui paie comptant

 © Pierre Planchenault © Pierre Planchenault

Juin est le mois des floraisons, c’est ainsi que le festival Premières présente (à Karlsruhe) les nouveaux venus de la mise en scène européenne et que le festival Impatience invite à découvrir (dans trois établissements parisiens) les nouvelles jeunes compagnies comme le collectif OS’O (On s’Organise). Ce collectif a la particularité d’avoir été invité aux deux festivals et c’est l’une des rares aventures nées en province. J’ai vu leur excitant spectacle Timon/Titus dans la région bordelaise, leur fief.

Un collectif de cinq acteurs

Chaque spectateur est « redevable » d’un spectacle qui l’interpelle, le surprend dans ses habitudes, enrichit sa réflexion. Aussi, par la façon dont il va en parler, dire toute la « somme » de réflexions et de plaisir qu’il en a tirée, le spectateur « paie » en quelque sorte sa « dette ». Inversement, les acteurs doivent honorer la dette qu’ils contractent en demandant à des gens qu’ils ne connaissent pas de leur faire confiance et de venir voir leur spectacle. C’est ce qui se passe avec Timon/Titus.

Le spectacle croise deux pièces de Shakespeare avec l’ouvrage de l’anthropologue anarchiste américain David GraeberDette, cinq mille ans d’histoire, une somme novatrice dont le collectif a partagé la lecture avec le metteur en scène invité, l’allemand David Czesienski. Avant d’en venir aux dividendes que ce spectacle peut apporter, il est bon d’en détailler le patrimoine.

Le collectif d’abord. Roxane Brumachon, Bess Davies, Mathieu Ehrhard, Baptiste Girard et Tom Linton ont fait partie de la première promotion de l’Estba (Ecole supérieure de théâtre de Bordeaux Aquitaine). Aucun n’est natif de Bordeaux mais la bande des cinq a décidé d’y rester pour fonder, au sortir de l’école en 2010, le collectif OS’O, un collectif de cinq acteurs. Depuis, ils multiplient les spectacles, les ateliers, les lectures dans toute l’Aquitaine.

C’est au cours d’un voyage d’étude à l’école Ernst Busch, la grande école de théâtre outre-Rhin, qu’ils ont rencontré David Czesienski qui y était élève metteur en scène. C’est avec lui qu’ils ont réalisé L’Assommoir (d’après Zola) et aujourd’hui Timon/Titus. Ils travailleront avec d’autres metteurs en scène et plusieurs d’entre eux ont signé des productions au sein du collectif (solo, spectacle d’appartement, spectacle jeune public).

Tous sont nés à la fin des années 80, « une génération qui regarde avec inquiétude le monde qu’elle a reçu en héritage », disent-ils dans un texte signé par les cinq, un monde qu’ils ne jugent pas très bandant, « désenchanté », résument-ils sans pour autant se lamenter. Ils ne baissent pas les bras sur l’air de « tous pourris » ou « à quoi bon ». La preuve : ils croient dans les forces du théâtre, ils veulent titiller les spectateurs, « mettre l’humain » au centre de tout ce qu’ils font et c’est ce qui se passe dans Timon/Titus.

Shakespeare et la dette

Les acteurs (le groupe des cinq renforcé par Lucie Hannequin et Marion Lambert) s’adressent aux spectateurs : ils leur sont « redevables » d’un spectacle et espèrent avoir payé leur « dette » à la fin de la soirée. En attendant, ils nous racontent en version express l’histoire compliquée de Titus Andronicus, il en sera de même, plus avant, pour Timon d’Athènes, deux pièces où il est question de dettes à payer, au sens large pour l’une et au sens strict pour l’autre. Des répliques provenant des deux pièces viendront enrichir l’histoire qui structure le spectacle se déroulant sous nos yeux : celle d’une famille réunie après la mort d’un père pour l’ouverture du testament.

Il y a là dans le château, pièce maîtresse de l’héritage, deux sœurs, Bénédicte Constance et Anne Prudence qui ont veillé, deux ans durant, l’agonie de leur père. Arrivent la troisième sœur, Marie, qui habite Paris, et le frère, Camille Clément, le seul mâle de la famille et apte à  poursuivre la lignée paternelle des Berthelot. Mais ce n’est pas tout, arrivent aussi une demi-sœur, Lorraine, et un demi-frère, Léonard, ainsi que Milos, un Serbe venu avec Lorraine qui cite Shakespeare à tout bout de champ. Les textes du dramaturge anglais sont aussi connus du frère et des sœurs Berthelot car leur défunt père leur faisait réciter par cœur des tirades de Timon d’Athènes, sa pièce préférée. Les répliques de Shakespeare qui s’immiscent dans les conversations créent un étrange décalage comme si chaque personne de la famille avait pour avocat ou pour coach tel ou tel personnage de Titus Andronicus ou de Timon d’Athènes.

C’est un temps de retrouvailles (non sans appréhensions et suspicions), de révélations (secrets de famille) et de luttes intestines (certains veulent garder le château, d’autres veulent le vendre) qui nous vaudra une violente poussée d’adrénaline quand on ouvrira le testament. Après un début qui mériterait d’être raccourci, tout s’accélère. Les vies des personnages de la famille et ceux de Shakespeare se frôlent, se redoublent, se confondent dans une sorte de jeu de rôles qui finit par se prendre goulûment les pieds dans le tapis shakespearien : on s’entretue comme dans Titus Andronicus à une vitesse telle que le tragique en devient burlesque. Chacun finit par se découvrir, dans tous les sens du verbe.

Dette morale ou dette financière ?

Par trois fois, l’histoire est interrompue : chaque acteur rejoint sa petite table de travail encombrée de papiers et de livres éclairée d’une loupiotte. Et la discussion s’engage (en partie improvisée) autour de questions comme : « doit-on payer sa dette ? ». Des questions qui font écho à l’histoire des uns et des autres : par exemple, Lorraine a une dette envers Milos pour prix de son silence.

Une dernière discussion est lancée par l’un des cinq : « La vie serait facile si on pouvait distinguer les dettes morales des dettes financières. » Lancée, la balle finira dans le camp des spectateurs. A la sortie du spectacle vu à Blanquefort (33), devant moi, un couple évoquait la dette de la Grèce. « Est-ce bien raisonnable de serrer le kiki à un pays auquel on doit tant ? », se demandait l’homme. « Oui, tu as raison, poursuivait sa compagne, Sophocle, Platon, la démocratie athénienne, ça vaut bonbon. » « Et si c’était nous qui leur devions bien plus qu’ils ne nous doivent ? », argua son compagnon. La compagne, échauffée, lança : « Et si on annulait la dette de la Grèce pour solde de tout compte ? » Ce couple-là faisait du David Graeber sans le savoir. Son ouvrage, Dette, cinq mille ans d’histoire, presque aussi commenté outre-Atlantique que celui de Thomas Piketty, aura plané sur toute cette soirée très enrichissante.

Les 5 et 6 juin à Karlsruhe en Allemagne au festival Premières,

les 12 et 13 juin au Théâtre national de La Colline au festival Impatience,

le 3 juillet à Bordeaux au festival Grand Parc en Fêtes,

le 10 juillet à Bellac (87) au Festival national de Bellac,

et du 26 novembre au 5 décembre à Bordeaux au TNBA.

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