Le duo Maëlle Poésy-Kevin Keiss signe une comédie noire autour du vote blanc

Trouvant son point de départ dans un roman de José Saramago, la pièce « Ceux qui errent ne se trompent pas » explore l’hypothèse d’un vote blanc majoritaire dans un pays imaginaire où la nature aussi se dérègle. Le réalisme magique triomphe. Au Festival d'Avignon et ailleurs.

Scène de "Ceux qui errent ne se trompent pas" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Ceux qui errent ne se trompent pas" © Jean-Louis Fernandez

Ma vieille mère qui vote depuis qu’elle en a le droit se demande si elle aura l’envie, la force de pousser sa vie jusqu’aux prochaines élections présidentielles. Comme nombre de citoyens français, elle ne sait plus pour qui voter, elle qui a toujours voté à gauche. Hollande ? Plus question. La droite ? Ce n’est pas à son âge qu’elle va retourner son paletot. Montebourg ? Un freluquet. Mélenchon ? Trop imbu de lui-même et puis il adore Poutine que ma mère déteste. Alors Macron ? Ah non, trop proche des patrons. Elle aurait bien voté écolo, mais ils se chamaillent trop. Elle avait eu un faible, encouragé par ses petits-fils, pour le facteur, mais il n’est plus là. Alors elle votera blanc. Et si elle n’était pas la seule ? Si elle était des millions ? Si on votait massivement blanc ? Cela serait un séisme. Aux conséquences imprévisibles mais assurément en cascade.

Une belle complicité

C’est le point de départ de Ceux qui errent ne se trompent pas, une pièce de Kevin Keiss, auteur et dramaturge, écrite en collaboration avec Maëlle Poésy qui la met en scène. Il y a entre ces deux-là une belle complicité que l’on a vu à l’œuvre ces dernières années dans Purgatoire à Ingolstadt de Marieluise Fleisser (lire ici) et dans Candide, si c’est ça le meilleur des mondes (lire ici). On la retrouve dans Ceux qui errent ne se trompent pas où l’on croise des acteurs des précédents spectacles. Sortis de l’école du TNS (Théâtre national de Strasbourg), ils s’étaient réunis autour de Maëlle Poésy pour former la compagnie Crossroad  (croisée des routes et des chemins) avec ce premier rendez-vous que fut Funérailles d’hiver de Hanokh Levin. Résumons : un impeccable parcours aux choix judicieux.

A l’origine du nouveau spectacle, l’envie de questionner le rituel électoral, ce vieux socle des démocraties occidentales. La Lucidité, un roman duprix Nobel portugais José Saramago, va leur donner le point de départ : « Quel temps de chien pour aller voter », sont les premiers mots du roman. Il pleut tant et plus en ce jour d’élections et le vent n’est pas en reste. Le bureau de vote n°14 au grand complet attend désespérément qu’un citoyen vienne faire son devoir. Premier émoi. Premier doute.

La pluie redouble d’intensité, le sale temps, voilà un coupable tout trouvé, tous les hommes politiques vous le diront. Il aurait fait soleil qu’ils auraient dit la même chose. La faiblesse d’un taux de participation est toujours attribuée en haut lieu à la météo. Soit le citoyen se calfeutre chez lui pour cause de pluie, d’orage, de tempête de neige ; soit, pour cause de beau temps, il part à la campagne, à la mer, à la piscine, à la pêche ou au stade.

Sursaut démocratique ?

Le temps passe et toujours rien, l’angoisse monte. Depuis le bureau de vote n°14 jusqu’à celui du Premier ministre, s’insinuent les ingrédients d’une ambiance absurde un poil kafkaïenne. Saramago est maître dans cet art du pianotage. Et puis, miracle, vers le milieu de l’après-midi,  malgré la pluie battante qui n’a pas cessé de déjouer tous les pronostics, tout le monde vient voter. Un flot, une marée humaine. Sursaut démocratique ? Conscience civique ? Ordre venu d’on ne sait où ? Le président du bureau de vote n°14 se réjouit, et se sent justifié. Les citoyens ont fait leur devoir, la nation peut être fière de ses enfants. Les deux grands partis qui d’habitude jouent des coudes pour arriver en tête, nommés dans la pièce le PGR (Parti pour le grand rassemblement) et l’UPT (Parti de l’union pour tous), affûtent leurs arguments pour l’heure de la proclamation des résultats.

Patatras.Dans la capitale du pays, c’est un séisme : 80% des citoyens qui se sont déplacés (la participation a été record) ont voté blanc. Dès lors, la pièce de Kevin Keiss, avec la complicité de Maëlle Poésy, va s’éloigner de la trame du roman de Saramago pour s’enfoncer dans un réalisme fantastique à la Boulgakov, ambiance plutôt rare sur un plateau de théâtre.

Le spectacle se centre autour d’un pôle : les affres, aléas et bisbilles d’un gouvernement, devenu illico de crise, formé par le Premier ministre et de ses principaux ministres multicartes qui ne comprennent rien, se drapent dans le voile aveuglant de la nation outragée (seule la Ministre de la Culture et de je ne sais quoi aura un éclair de lucidité).

Le « péril » blanc

Autour de ce pôle, deux éclairages adjacents. Celui de la journaliste télé genre BFM libérée (elle apparaîtra de plus en plus électron libre au fil des jours avant que le censure ne s’en mêle) qui relate  régulièrement à l’antenne ce qui se passe dans les rues de la capitale noyée sous un déluge de pluie. Et celui du service de la Vérité en la personne d’Emilien Lejeune chargé de démasquer les coupables en questionnant les suspects, car on a tôt fait de parler de complot, d’accuser les anarchistes, les femmes, l’inconscient. Le blanc, couleur de deuil dans bien des pays et de virginité, contamine non seulement les bulletins de vote mais aussi les murs de la capitale soudain repeints. Le « vote blanc » devient bientôt un « mouvement » puis un « péril ». 

Si la pièce, écrite bien avant les manifestations de rejet autour de la loi El Khomry et bien avant le mouvement Nuit debout, clignote avec l’actualité sans jamais cependant y faire allusion, c’est que les arguments gouvernementaux pour ne pas voir la réalité des faits usent des mêmes antiennes.

scène de "Ceux qui errent ne se trompent pas" © Vincent Arbelet scène de "Ceux qui errent ne se trompent pas" © Vincent Arbelet

Les instituts de sondages n’avaient jamais envisagé un tel résultat : les sondages sont toujours faux et fautifs quand ils vous sont défavorables. « Nous avons certainement manqué de pédagogie », dit le Ministre de l’Intérieur (de la pièce), son homologue dans la vie réelle et ses collègues ne disent pas autre chose. Bien entendu, dans un discours ferme lié à sa fonction, le Premier ministre « conscient de la tâche » qui lui « incombe »  met en avant la sûreté (menacée) des citoyens (ceux-là mêmes qui en masse ont voté blanc) et se « porte garant de la protection de nos institutions ». Valls et Tartempion ne disent pas autre chose : la langue de bois est l’espéranto des hommes politiques. L’une des forces de la pièce, c’est de mettre en scène le spectacle de la vacuité  de cette langue qui tourne en rond  dans l’entre-soi d’un gouvernement de plus en plus replié sur lui-même. Maëlle Poésy et sa scénographe Hélène Jourdan en proposent une réjouissante traduction spatiale.

Une végétation envahissante

La pièce va ainsi aller crescendo, montrant un gouvernement acculé et s’aveuglant de ses certitudes ne voyant dans l’abstention massive qu’une bévue, une manipulation, un coup d’Etat larvé. On passe de la proclamation de  « l’état d’incertitude » (il figure dans la constitution du pays imaginaire), à l’état de siège qui  se concrétise effectivement par le siège de la capitale isolée comme une ville pestiférée, le gouvernement  ayant déserté ses palais. Jamais les causes du vote blanc ne seront analysées et pour cause : elles mettraient en cause la compétence et la représentativité des élus et du gouvernement.

Parallèlement, le séisme est aussi celui des éléments naturels : des herbes étranges se mettent à pousser emportant la pièce dans sa végétation envahissante vers un univers aussi cauchemardesque qu’onirique. Avec des moyens nullement hollywoodiens, Maëlle Poésy fait preuve une nouvelle fois d’une fine imagination scénique, entourée d’acteurs au taquet (Caroline Arrouas, Marc Lamigeon, Roxane Palazzotto, Noémie Develay-Ressiguier, Cédric Simon, Grégoire Tachnakian) et d’un Kevin Keiss, excellent dramaturge et auteur à suivre.

Ceux qui errent ne se trompent pas est une comédie noire, une tragi-comédie qui surfe sur l’époque sans s’enfermer dans une satire ciblée. C’est un conte philosophique, aventureux et impertinent, une suite logique et tonique au Candide inspiré de Voltaire, homme connu pour avoir empêché son époque de tourner en rond et avoir su pointer ses travers.

Le spectacle a été créé à l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône, il était à l’affiche du festival Théâtre en mai à Dijon, le voici à Avignon du6 au 10 juillet (15h, au Théâtre Benoît XII), avant une longue tournée à la rentrée : Châtenay-Malabry, Marseille, Belfort, Paris, Sénart, Sartrouville, Valenciennes, Saint-Etienne du Rouvray, etc.

La pièce est publiée aux éditions Actes Sud-Papiers.

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