« Vivipares (posthume) » du groupe LA gALERIE déglace et dégoupille le théâtre

Avec sa première pièce jouée, Céline Champinot fait une entrée fracassante dans le champ souvent miné de l’écriture théâtrale. Autour d’elle, une fine équipe de filles : actrices, scénographe et éclairagiste formant le groupe LA gALERIE. Avec elles, Céline Champinot met en scène « Vivipares (posthume) », un spectacle qui bouscule les normes et les genres.

 

les cinq actrices du groupe LA gALERIE © Vincent Arbelet les cinq actrices du groupe LA gALERIE © Vincent Arbelet

« La femme est l’avenir de l’homme », avait  naguère déclaré  un poète possiblement à la solde d’une officine soignant au gingembre confit une armada de transgenres dépressifs. Un poète oui, jeune fou surréaliste avant de devenir le poète officiel du parti communiste français et de s’afficher avec celle dont la sœur couchait avec le plus rock des poètes russes. Un poète finissant sa vie en suçant des fruits de mer et des éphèbes après avoir vu sa poésie mise en  musique par un anarchiste amoureux d’un babouin : « Est-ce ainsi que les hooooommeees viiiiveeent/ Et leurs baisers au loin, les suiiiveeeeeeent ».

Un spectacle inqualifiable et frappadingue

Très mauvais, ce début d’article, on se sait pas de quoi ça parle et  où ça vadrouille, c’est du grand n’importe quoi. Soit. N’empêche, c’est pourtant cette phase prophétique à deux balles de Louis Aragon qui est  venue fleurir mes lèvres en y laissant couler son rimmel au sortir d’un spectacle qui m’avait mis en joie et en émoi au festival Théâtre en mai à Dijon, un spectacle au titre pourtant coton Vivipares (posthume). Pourquoi ?

Sans doute parce ce spectacle inqualifiable mais résolument frappadingue est très porté en surface sur le marabout bout de ficelle et, dans son tréfonds, irrigué par la boue de l’humanité, et on sait que les bains de boue fortifient la peau, les muscles et le rythme cardiaque, au demeurant le spectacle a pour sous-titre « brève histoire de l’humanité ». Résultat : tout se mêle, s’entrelace, se fait la nique. Ni normes, ni frontières, tout est transgenre.

Au final, une saga qui avance par débordement et contamination, n’a de cesse de faire grésiller et griller – telles les saucisses jetées sur le barbecue électrique du spectacle – un débridement ludique et comique des sexes, mettant en branle tous les renversements imaginables en la matière. Un univers qui s’invente à vue, une écriture qui a beaucoup lu et sait y assurer ses appuis, un théâtre post je ne sais quoi où la notion de personnage s’efface derrière celle de créatures à faces multiples.  

Vivipares (posthume) est un spectacle où seules les actrices sont admises, lesquelles jouent ou fantasment tous les rôles, à commencer par celui du gros dégueulasse en rut qui enfile contre le frigidaire Marthe la starlette du jour, laquelle se rêve en pop star avant de squatter le fantôme de Judy Garland. Rien ne résiste à ce jeu du massacre et de l’amour (comme aurait dit Marivaux), à commencer par les chiens, l’« enfant lourdement handicapé », Bourg-en-Bresse, les bulletins météos, les flash-infos, les paysages helvétiques et les fjords suédois (même combat), l’Ukraine, les clins d’œil à Jean-Luc Lagarce et à Anton Tchekhov.

Feuilleton, road-movie et chaîne d’infos

Vivipares (Posthume) est un spectacle dont il est difficile de faire le tour puisqu’il ne tourne jamais en rond et avance fiévreusement comme un feuilleton, assoiffé de paysages comme un road-movie, débordant de faits divers invérifiables comme une chaîne d’infos continue. Il avance assurément vers sa fin, car tout a une fin, même les spectacles les plus excitants, une fin comme il était à espérer et à prévoir un chouia nostalgique, bucolo-écologique sur les bords, laissant les cinq créatures dans un radeau qui nous méduse (désolé de tomber si bas mais chez les vivipares tous les coups sont jouables) après avoir traversé bien des contrées de cartes postales, relu des pièces aimées, tué père, mère, chien et fils « lourdement handicapé », on y revient, ritournelle.

Scène de "Vivipares(posthume)" © Vincent Arbelet Scène de "Vivipares(posthume)" © Vincent Arbelet

Car ce spectacle a l’art malin et câlin de se recycler en permanence, de se constituer illico en mémoire de lui-même, engrangeant sa becquetée au fur et mesure de ses frasques pour mieux la recycler. Jusqu’au moment où  les créatures, épuisées par leur périple, se calment enfin et, naufragés de leur propre histoire, voguant sur une mer apaisée, nous quittent dans un dernier regard éperdu d’amour comme un enfant quittant ses parents pour la première fois un jour de départ en colonie de vacances.

Tout avait commencé justement par l’enfance. Le jeu propre aux enfants du « comme si », du « on dirait que ». C’est ainsi que naît sous nos yeux  « le romancier David Bowie ». Il entre en scène (« une participation bénévole ») pour faire la promotion de son dernier roman. Promo aussitôt oubliée par la déclaration d’amour  (« tu es gros mais je t’aime / je t’aime comme jamais je n’ai aimé un gros » )  très vite border line que David inflige à un impassible Charles Bukowski dit Hank celui-celle qui, au milieu du foutoir (organisé) tenant lieu de décor, avait accueilli le public avec son impassible sourire à moustache.

Des femmes de trente ans

Qui sont ces énergumènes ? Il y a d’abord la reine des neiges, Céline Champinot, celle qui, dans le silence studieux d’une bibliothèque parisienne, a écrit seule cette pièce déraisonnable pour ses amies actrices, trentenaires comme elle. Céline Champinot a été formée à l’ESAD (Ecole supérieure d’Art dramatique) de Paris comme Elise Marie (David), Adrienne Winling (Charles) et  Maëva Husband (l’enfant lourdement handicapé). Sabine Moindrot (Marthe, Judy Garland) est sortie de l’ESAD de Montpellier et Louise Belmas (l’enfant-acteur, la journaliste) de l’ERAC, l’école de Cannes. Toutes à louer et louanger.

Avec la scénographe Emilie Roy (sortie de l’ENSATT, à Lyon) et l’éclairagiste Claire Gondrexon (sortie de l’école du Théâtre national de Strasbourg), elles forment le groupe LA gALERIE qui se pose des questions comme celle de « zones de perméabilité possibles » entre les acteurs et les spectateurs. Ou cette autre question : « A quel moment cette tentative de mise à plat de la représentation vers une recherche de vérité de l’instant ne rejoindrait pas l’illusion la plus totale ? ». Des questions, des considérations qui sont au cœur de Vivipares (Posthume). Ce n‘est pas la première aventure du groupe, mais c’est la première pièce de Céline Champinot à être jouée. Et quelle pièce ! Quel spectacle !

Une voie s’est ouverte dans le paysage trop souvent prévisible ou normé de l’écriture en France du théâtre contemporain. Une voie qui interroge l’héritage avec sérieux, irrévérence et causticité, bouscule les codes et chahute allégrement l’ordonnance des pots de fleurs. A côté de Céline Champinot, je pense à Nicole Genovèse, sortie elle aussi de l’ESAD Paris (lire ici). Que Céline et Nicole soient amies n’est pas surprenant. 

Vivipares (Posthume) sera à l’affiche du Théâtre de la Bastille du 5 au 19 octobre

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