Kafka, côté théâtre.

Viennent de paraître les deux premiers volumes des Œuvres complètes de Kafka dans la Pléiade sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre, Les récits et fragments (I), les trois romans inachevés (II) dans un nouvel agencement et de nouvelles traductions. Profitons de l'occasion pour traquer le théâtre de Franz Kafka dans ses fragments et récits, lui qui n'a jamais été au bout d'une pièce.

scène du "Procès" par Krystian Lupa © Magda Hueckel scène du "Procès" par Krystian Lupa © Magda Hueckel
« Où est F. ? Cela fait longtemps que je ne l’ai pas vu.

F. ? Vous ne savez pas où se trouve F. ?

F. est dans un labyrinthe, il n’en sortira certainement plus.

F. ? Notre F. ? Celui qui porte la barbe ?

Oui, celui-là.

Dans un labyrinthe ?

Oui. »

Ce dialogue figure dans les récits et fragments posthumes qui occupent les deux tiers du premier volume des œuvres complètes de Kafka de la nouvelle édition de la Pléiade, un volume consacré aux nouvelles, récits » et multiples fragments..

Cette édition menée de main de maître par Jean-Pierre Lefebvre propose de nouvelles traductions, de Lefebvre lui-même mais aussi d’ Isabelle Kalinowski, Bernard Lortholary et Stéphane Pesnel. Le second volume qui paraît conjointement est consacré aux trois romans inachevés que publia Max Brod après la mort de son ami (trahissant heureusement la volonté testamentaire de l’auteur : que tout soit brûlé) : Le disparu (que l’on connaissait sous le titre Amerika donné par Max Brod), Le procès et Le Château. D’autres volumes suivront.

Simple et vertigineux

Il existait une première édition de Kafka dans la Pléiade parue en 1980 avec les traductions pionnières d’Alexandre Vialatte complétées par des traductions de Marthe Robert et Claude David pour les « récits et fragments narratifs ». Depuis, un gros travail a été mené sur les manuscrits laissés par Kafka, leur chronologie, leur classement, les choix de Max Brod ont été critiqués. La nouvelle édition de la Pléiade est basée sur l’édition allemande qui fait autorité, publiée chez Fischer (18 volumes entre 1982 et 2013), au plus près de la chronologie de l’écriture.

Si F. est dans le labyrinthe, Kafka y entraîne le lecteur du premier volume qui s’aventure dans ses douze cahiers, ses cahiers in -octavo allant de A à H, son cahier bleu, ses feuillets isolés, la « liasse de 1920 », etc. C’est délicieux car la langue de Kafka est toujours directe, simple, sans ornements, « pure » écrit Lefebvre . C’est vertigineux car nombre de fragments amorcent des récits qui auraient pu être développés, mais on se dit aussi, souvent, que ces fragments, longs ou pas, se suffisent à eux mêmes. Cela va d’un dialogue en deux lignes, simples et mystérieuses comme un kaiku  -«  «N’as-tu pas rencontré la petite dans la forêt ?-Tu l’as laissée partir seule ? -Je n’avais pas le temps »- jusqu’à un récit qui court sur plusieurs pages. Nombreux également sont les mini récits qui, littéralement, nous parlent, telles ces lignes figurant dans la riche « liasse de 1920 » :

« Qui est-ce ? Qui marche sous les arbres, le long du quai ? Qui est complètement perdu ? Qui ne peut plus être sauvé ? Sur la tombe de qui l’herbe pousse-t-elle ? Les rêves sont arrivés, ils sont arrivés en remontant le fleuve, ils gravissent une échelle contre la paroi du quai. On interrompt sa marche, on converse avec eux, ils savent toutes sortes de choses, mais la seule chose qu’ils ne savent pas, c’est d’où ils viennent. L’air est assez tiède en cette soirée d’automne. Ils se tournent vers le fleuve et lèvent les bras. Pourquoi levez-vous les bras, au lieu de les serrer autour de nous ? » 

C’est une voix qui nous parle, comme souvent. Réaliste ? Onirique ? Fantastique ? Tout cela et ce que vous voudrez. Kafkaïen ? Pourquoi pas, Lefebvre se garde bien d’employer cet adjectif, il s’y brûlerait les doigts en y enfermant un auteur qui ignore les catégories.

La rencontre avec le théâtre yiddish

De son vivant, Kafka a publié quelques récits et nouvelles, il a laisse trois romans inachevés, des tas de fragments, mais aucune pièce de théâtre. C’est n’est pas faute d’y avoir songé, ce n’est pas faute d’aimer écrire des dialogues. Ce n’est pas faute d’aimer le monde du théâtre, de la danse et du cirque et de les évoquer.

Dans son Journal qui fera l’objet du troisième volume de ses œuvres complètes dans la Pléiade, le théâtre est très présent. Lefebvre en a extrait toutes les amorces de fiction (elle seront republiées dans l’intégralité du Journal ). Ainsi quatre petits textes évoquant la danseuse russe Evguenia Eduardova venue à Prague en 1908 avec le ballet impérial de la cour de Russie. Kafka la voit danser puis il la voit en rêve, il lui demande de danser des czardas comme elle l’a fait dans le spectacle. Un homme s’interpose : le train va partir. S’en suit ce dialogue rêvé : « "Je suis une méchante femme, une mauvaise femme, n’est-ce pas ?" a-t-elle dit. -"Oh non, ai-je dit, ça non". Et je suis parti dans la première direction venue. ». Grand lecteur de Kafka, Jean-Luc Lagarce mettra en scène, ce personnage d’Eduardova, ainsi que des comédiens évoqués ailleurs par le Praguois, dans sa pièce Nous les héros. On ne compte plus le nombre d’écrivains dialoguant avec Kafka.

Pendant l’hiver 1911-1912, la troupe de théâtre yiddish dirigée par Jizchak Löwy qui écumait l’Europe se produit à Prague. Kafka en est un spectateur fidèle, il devient proche de Löwy et de ses acteurs. Son Journal en fait régulièrement l’écho. Lefebvre signale qu’il existe un texte de Löwy sur le théâtre yiddish rédigé en 1917 et remanié par Kafka. Le texte fut proposé à Martin Buber pour sa revue Der Jude mais ne fut pas publié. Il signale aussi qu’il existe quatre lettres de Kafka à Lowy écrites en 1912. Puisse une revue de théâtre publier ce texte et ces lettres (ou une maison d’éditions comme Œuvres ouvertes qui entend traduire tout Kafka).

Rêver d'être au théâtre

C’est peut-être entre deux représentations du théâtre yiddish que Kafka fit ce rêve fameux rédigé le 9 novembre 1911 et qui commence ainsi  dans sa nouvelle traduction: « rêve d’avant hier : tout se passait dans un théâtre, moi une fois en haut sur la galerie, une fois sur la scène, une jeune fille que j’avais bien aimée il y a quelques mois jouait aussi, elle étirait son corps souple en s’agrippant, effrayée, à un accoudoir du fauteuil ; ... » La suite du rêve sort du théâtre et traverse plusieurs lieux de Prague familiers à Kafka.

Dix jours plus tard, il remet ça : « rêve : un théâtre. Représentation du Vaste pays de Schnitzler revue par Utitz » (un philosophe, ancien condisciple de Kafka au lycée). Étonnant texte à mi chemin du rêve et de la critique théâtrale caustique où Kafka se retrouve assis à côté de l’acteur Lorry « étrangement libre » et qui « ne ressemble pas du tout au Löwy de la réalité ». Ce dernier continuera à voyager à travers l’Europe centrale avant de se retrouver dans le ghetto de Varsovie et de finir à Treblinka.

Il est vraisemblable que cette fréquentation assidue de la troupe du théâtre yiddish ait donné la vague envie à Kafka d’écrire une pièce. « Pour le drame » écrit-il, peu après, avant de décrire un personnage (un professeur d’anglais nommé Weiss) et d’écrire deux courts dialogues entre deux personnages : Anna et Emil ou Karl. Il en restera là.

Kafka a a peu écrit depuis deux ans lorsqu’en novembre 1916, il commence à écrire une pièce de théâtre de façon un peu plus affirmée : Le gardien de la crypte ( que l’on connaissait sous le titre Le gardien du tombeau dans la traduction de Marthe Robert). Belle scène entre un prince nouvellement arrivé au pouvoir et un vieux gardien qui garde les tombeaux des ancêtres dans la crypte en se battant chaque nuit avec leurs spectres. D’autres scènes avec un Chambellan sont plus ordinaires. Rien de plus. Le projet avortera.

Kafka n’est pas un dramaturge mais il aime l’ambiance des théâtres. Dans la « liasse de 1920 », un récit sans titre (page 790), écrit à la première personne, montre le narrateur prénommé Emil assis dans une loge avec sa femme. Le couple assiste à « une pièce passionnante ». La femme se penche sur le parapet pour mieux voir, c’est alors que le velours du capitonnage s’avère être un homme on ne peut plus mince. Frayeur. L’homme se présente comme un admirateur de la femme d’Emil et lui aussi se prénomme Emil. Nouvelle frayeur de la femme. La suite est aussi noire que vaudevillesque.

Cette même « liasse de 1920 » nous entraîne au cirque. La première des quatre histoires de Un virtuose de la faim, titrée Première peine raconte l’histoire d’un trapéziste qui vit jour et nuit sur son trapèze, non par caprice ou pour faire parler de lui, mais parce que « c’était pour lui la seule façon de rester parfaitement entraîné, de garder aussi son art à son niveau de perfection ». Quand le cirque change de ville, dans les trains, il dort dans les filets à bagages. Jusqu’au jour où il décide de faire son numéro avec deux trapèzes. Caprice ? Non. Devant les larmes du trapéziste, l’impresario finit par accepter. Et s’il allait en demander un troisième ? C‘est alors que sur le visage endormi de l’artiste aux larmes asséchées, l’imprésario vit que « les premières rides commençaient à marquer le front lisse et enfantin du trapéziste ». Un récit de trois pages, un chef d’œuvre.

Kafka n‘a pas écrit de pièces de théâtre mais cet écrivain qui fut autant acteur que spectateur de lui-même, est un fameux dialoguiste comme le prouvent ses romans inachevés et plusieurs de ses récits. Son œuvre obsède bien des metteurs en scène mais rares sont les spectacles qui vont aussi loin que celui de Krystian Lupa à propos du Procès (lire ici, le spectacle revient furtivement en France pour deux représentations). Je me souviens avoir regretté de ne pas avoir pu voir Amerika par un autre grand Polonais aujourd’hui disparu, Jerzy Grzegorzewski. Je me souviens de La Visite, un très beau spectacle de Philippe Adrien avec Maïté Nahyr inspiré par Le Disparu (Amerika). Je n’ai pas oublié le choc et le ravissement que fut à Strasbourg le spectacle d’André Engel au titre paradoxal : Kafka théâtre complet.

Allez, pour le plaisir, ouvrons encore une fois les pages de la « liasse de 1920 » , un récit de moins d’une feuillet sans titre :« C’est une vie passée au milieu des décors de théâtre. Il fait clair, c’est alors une matinée en plein air, et puis immédiatement l’obscurité se fait, et c’est déjà le soir. Ce n’est pas une illusion compliquée, mais il faut accepter aussi longtemps qu’on se tient sur les planches. On n’a pas le droit de s’évader que lorsqu’on en a la force, il faut alors se diriger vers le fond de la scène, transpercer la toile peinte et franchir les lambeaux de ce qui était le ciel, enjamber un peu de fatras pour s’enfuir dans une véritable ruelle étroite, humide et sombre qui, en raison de la proximité du théâtre, continue certes de porter le nom de Theatergrasse, mais qui, elle, est vraie et possède toute la profondeur de la vérité ».

Franz Kafka, Bibliothèque de la Pléiade, nrf, sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre avec la collaboration d’Isabelle Kalinowski, Bernard Lortholary et Stéphane Pesnel, Œuvres complètes 1 Nouvelles et récits, 1318p, 60€ , Œuvres complètes 2, Romans, 1052p, 6O€

Le procès dans l'adaptation et le mis en scène de Krystian Lupa ,Théâtre du Nord dans le cadre du festival Next, les 16 et 17 nov à 18h.

 

 

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