Jean-Pierre Veran
formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université
Abonné·e de Mediapart

694 Billets

1 Éditions

Billet de blog 2 janv. 2023

Jean-Pierre Veran
formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université
Abonné·e de Mediapart

L’avenir idéal de l’éducation selon Jacques Attali est-il enviable ?

On veut bien échapper à l’avenir au cauchemar des artefacts numériques ou prothèses neuronales ou génétiques se substituant à l’école, mais il n’est pas sûr que le modèle idéal proposé par Jacques Attali constitue une véritable rupture avec les traits négatifs du passé et du présent de l’éducation.

Jean-Pierre Veran
formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans Histoires et avenirs de l’éducation[1], Jacques Attali dessine, en opposition à des scénarios catastrophes accouchant de l’homo barbaricus, un « système idéal de transmission des savoirs » qu’il fonde sur un nouveau quadrivium : sciences (astronomie, mathématiques, physique, mécanique, géométrie, biologie, génétique, sciences de l’espace, neurosciences), éthique (religions, philosophies, libertés publiques et privées, respect de soi et des autres, tolérance, altruisme, empathie), art (histoire, littérature, musique, arts graphiques) et écologie (climatologie, agronomie, paysagisme, biodiversité, biomimétisme, alimentation, eau, géographie) en sont les composantes. Homo hyper-sapiens s’opposerait ainsi à homo barbaricus.

S’il élargit le quadrivium originel, qui circonscrivait les quatre sciences mathématiques de l’Antiquité (arithmétique, géométrie, musique, astronomie), J. Attali élargit également les sept arts libéraux hérités de l’Antiquité et qui désignaient au Moyen-Âge l’ensemble des savoirs indispensables à un esprit libre : grammaire, rhétorique, logique, arithmétique, géométrie, astronomie et musique. Par rapport aux programmes actuels d’enseignement, on observe, outre la non présence des langues comme composante du nouveau quadrivium, alors que J. Attali écrit dans la même page qu’« il faudra les enseigner pour pouvoir mener avec des étrangers de vraies conversations sans artefacts », la mise en avant de l’éthique et de l’écologie comme pôles constitutifs des savoirs à transmettre, quand les deux autres pôles (sciences et arts) relèvent plutôt d’une forme de continuité avec le présent.

Mais ce quadrivium n’est pas l’alpha et l’oméga de ce qui doit être transmis. Il faudra, écrit J. Attali, « par ailleurs » cultiver la mémoire, apprendre tous les savoirs nécessaires à la vie quotidienne et à l’empathie, et pratiquer assidument le plus de sports possible.

Ce « par ailleurs » indique la difficulté éprouvée par l’auteur à rompre avec un modèle de transmission priorisant des savoirs scientifiques, artistiques ou éthiques rattachables à des disciplines universitaires existantes, et rejetant en périphérie d’autres savoirs comme ceux indispensables à la vie quotidienne, ou vitaux comme le sport.

Il ne serait pas sûr que mettre en œuvre la préconisation de J. Attali se traduise par un rééquilibrage entre les savoirs théoriques et les savoirs pratiques, ni entre l’instruction et l’éducation qui sont les deux composantes inégales de la formation actuellement dispensée aux jeunes de notre pays. A ne pas modifier le déséquilibre de la formation actuelle, on risque de reproduire, même avec un nouveau quadrivium, les effets observés de la conception actuelle de la formation scolaire : une formation qui est favorable à ceux qui ont hérité familialement de codes scolaires et culturels dont d’autres sont dépourvus dans leur milieu familial et dans leur environnement immédiat.

Plus profondément, on ne peut que douter de la réelle transformation positive des savoirs transmis quand on découvre que, selon Jacques Attali, l’école du futur sera moins coûteuse puisque « les professeurs seraient assistés en permanence par des contenus et méthodes pédagogiques envoyés quotidiennement », proposition qui laisse redouter une uniformisation des contenus et méthodes d’enseignement standardisés, peu propice à autre chose qu’une éducation à la chaîne. On est bien loin ici des vingt recommandations pour le monde formulées par J. Attali à la fin de son ouvrage, notamment celles d’ « aider chacun à devenir soi » et de« promouvoir la sincérité, la curiosité et la motivation, le goût de la raison, de la créativité, de l’art, de l’esprit critique » et de « valoriser la profession enseignante ». Il est vrai, que, selon Jacques Attali, les « professeurs magnifiques » qui l’ont marqué « ne connaissaient pas les pédagogies d’aujourd’hui ; et tous n’avaient à leur disposition que des manuels et des cahiers d’exercice. Un seule chose les réunissait : la passion de transmettre ». Apparemment, Jacques Attali, quand il envisage l’avenir, ne se demande pas si cette passion pourrait survivre à l’envoi quotidien par mél de contenus et méthodes d’enseignement…

Finalement, si les scénarios sombres d’avenir évoqués par Jacques Attali (la barbarie de l’ignorance ou la barbarie de l’artefact) sont écartés, il n’est pas sûr que le nouveau quadrivium et les enseignants transmetteurs de contenus et méthodes d’enseignements reçus quotidiennement par mél composent un avenir aussi enviable qu’il semble le croire. Cet avenir-là se dessine dès à présent avec le recrutement à la hausse d’enseignants contractuels moins qualifiés et formés que les titulaires et avec l’uniformisation des programmes d’enseignement privant les professeurs de la responsabilité de choix de contenus et de méthodes. Aux professeurs de français, par exemple, en classe de première, sont imposés et une liste obligatoire d’œuvres d’auteurs et le parcours qui oriente leur étude, ce qui, d’une part, encourage les élèves à privilégier l’apprentissage par cœur en vue de l’examen plutôt que la lecture personnelle et, d’autre part, dévalorise les professeurs en les réduisant au rôle de répétiteurs.

Finalement, l’avenir de l’éducation, que Jacques Attali considère comme souhaitable et alternatif aux scénarios catastrophes, ne constitue une rupture franche ni avec l’héritage ancien ni avec les évolutions présentes dont il renforce même des aspects fort peu enviables.

_____________________________________________________________

[1] Jacques Attali, Histoires et avenirs de l’éducation, Flammarion, 2022

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France

Affaire Pellerin : la fuite judiciaire qui menace l’Élysée et le ministère de la justice

Le député Emmanuel Pellerin, visé en septembre dernier par une enquête en lien avec sa consommation de cocaïne, a été prévenu des investigations en cours, pourtant censées rester secrètes. L’élu des Hauts-de-Seine affirme que l’information lui a été transmise par Thierry Solère qui lui aurait dit la tenir du ministère de la justice. Le conseiller politique du président de la République et Éric Dupond-Moretti démentent.

par Pascale Pascariello et Antton Rouget

Journal — France

Le député Pellerin : la cocaïne en toute impunité

Député des Hauts-de-Seine de la majorité présidentielle, l’avocat Emmanuel Pellerin a consommé de la cocaïne avant et après son élection à l’Assemblée en juin dernier, d’après une enquête de Mediapart. Confronté à nos éléments, il a reconnu cet usage illégal. Saisie en septembre dernier, la justice n’avait pourtant pas souhaité enquêter.

par Pascale Pascariello et Antton Rouget

Journal

TotalEnergies est visée par une enquête préliminaire pour mensonges climatiques

Selon nos informations, la multinationale pétrolière est l’objet d’une enquête ouverte par le parquet de Nanterre à la suite d’une plainte au pénal pour « pratiques commerciales trompeuses ». Ce délit ouvre la voie à des sanctions pour « greenwashing ». Une première en France.

par Mickaël Correia

Journal

TotalEnergies : l’heure des comptes

TotalEnergies sait que ses activités sont nocives pour le climat depuis 1971. Pourtant, le géant pétrolier continue d’émettre autant de gaz à effet de serre que l’ensemble des Français·es. En pleine crise énergétique, TotalEnergies a annoncé début 2022 un bénéfice record de 14 milliards d’euros. Retrouvez ici nos articles et nos enquêtes sur une des multinationales les plus polluantes au monde.

par La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog

OQTF : la réalité derrière ces quatre lettres

À cause de l'OQTF, j'ai perdu mon travail étudiant. Je me suis retrouvé sans ressources du jour au lendemain, sans rien. C'est très dur, car je cotisais comme tout le monde. Avec ma compagne, on attend une petite fille pour juin prochain. D'ici là, je dois me terrer. J'ai l'impression de vivre comme un rat, j'ai tout le temps peur de tomber sur la police. Je ne suis certes pas Français, mais j'aime la France comme j'aime le Sénégal.

par Couzy

Billet de blog

Loi sur l’immigration : la nouveauté sera de rendre la vie impossible aux immigrés

Le ministre de l’intérieur, comme ses prédécesseurs, veut sa loi sur l’immigration destinée notamment à expulser plus efficacement les étrangers faisant l’objet d’une OQTF. Mais pourquoi, une fois de plus, le gouvernement ne s’interroge-t-il jamais sur les causes profondes de cette immigration ?

par paul report

Billet de blog

Nous, les banni·e·s

À travers son nouveau podcast « Nous, les banni·e·s », La Cimade a décidé de donner la parole aux personnes étrangères qui subissent une décision de bannissement. Pour illustrer la violence des interdictions de retour sur le territoire français (IRTF), 5 témoins partagent leurs histoires, de leur départ vers la France jusqu’aux difficultés d’aujourd’hui.

par La Cimade

Billet de blog

Appel contre l’immigration jetable et pour une politique migratoire d’accueil

Nous appelons à la mobilisation contre le nouveau projet de loi du gouvernement, qui s’inscrit dans une conception utilitariste et répressive des personnes étrangères en France. S'il était adopté, il accentuerait encore le fait qu'elles sont considérées comme une population privée de droits, précarisée et livrée à l’arbitraire du patronat, de l’administration et du pouvoir.

par association GISTI