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Le Club de Mediapart lun. 8 févr. 2016 8/2/2016 Édition de la mi-journée

Plagiat, copié-collé, « pourrir le web » : quelle est la question ?

Ces dernières semaines, la Toile éducative -et les médias généralistes s’en sont fait l’écho le temps d’un buzz- bruisse de l’affaire révélée par un professeur de lettres sur son blog[1] : à propos de son billet intitulé Comment j’ai pourri le web, il explique qu’il voulait « tirer un signal d'alarme.

Ces dernières semaines, la Toile éducative -et les médias généralistes s’en sont fait l’écho le temps d’un buzz- bruisse de l’affaire révélée par un professeur de lettres sur son blog[1] : à propos de son billet intitulé Comment j’ai pourri le web, il explique qu’il voulait « tirer un signal d'alarme. Car pour ce qui est de ma disciplines, les lettres, après avoir pesé le pour (peu d'avantages) et le contre (d'immenses inconvénients), c'est avec lucidité que je me suis forgé ma propre conviction : il faut entrer dans le web le plus tard possible. A mon sens l'éducation au web n'est pas nécessaire : nous en sommes, nous les autodidactes du numérique qui appartenons aux générations précédentes, les meilleurs exemples. »[2]

On ne reviendra pas ici sur les faits qui ont été largement exposés, mais sur la question de fond qui est posée : la culture humaniste, dont l’école transmet l’héritage à tous ceux qu’elle accueille, suffit-elle à permettre aux élèves de maîtriser la Toile, et toute éducation au web est-elle dépourvue d’utilité, voire de sens, et même dangereuse ?

 

On observera d’abord que, bien avant la Toile, des générations de lycéens ont recouru aux traductions disponibles dans les bibliothèques familiales ou les bibliothèques publiques pour proposer des versions latines ou grecques garantissant, au prix de quelques habiles retouches, une bonne note. Ce que l’on peut seulement constater, c’est que l’accès direct, de chez soi, à une multitude de sources d’information, en peut qu’amplifier le phénomène et rendre son contrôle quasi impossible.

 

On notera ensuite l’aspect irréaliste de l’assertion « il faut entrer dans le web le plus tard possible ». Peut-on faire, à l’école, au collège et au lycée, comme si le web n’existait pas, comme si nous mêmes et nos élèves n’y recourrions pas couramment pour nous informer, nous distraire, nous cultiver ? Faut-il proscrire dans les foyers l’usage du web avant l’âge de la majorité, puisque d’après l’auteur, « les élèves au lycée n'ont pas la maturité nécessaire pour tirer un quelconque profit du numérique en lettres. Leur servitude à l'égard d'internet va même à l'encontre de l'autonomie de pensée et de la culture personnelle que l'école est supposée leur donner. En voulant faire entrer le numérique à l'école, on oublie qu'il y est déjà entré depuis longtemps et que, sous sa forme sauvage, il creuse la tombe de l'école républicaine» ?

 

Le numérique fossoyeur de l’école républicaine, vers mortel insinué dans le fruit par le jardinier lui même ?  Cela mérite quelque examen.

 

Ce procès intenté aujourd’hui au numérique, on l’a instruit, au siècle dernier, contre la télévision, contre les médias imprimés, mais aussi contre la littérature de jeunesse, la bande dessinée, bref tout ce qui n’a pas valeur patrimoniale et n’est pas reconnu comme digne d’une transmission académique. Régis Debray, dans son dernier opus politique[3], s’alarme de « l’évidage de l’école républicaine, peu à peu envahie par tout ce qui la nie », citant « l’école sans estrade ni distribution de prix, sans inspection disciplinaire, sans note et bientôt sans examen (…) ouverte aux marques, aux modes, aux « parents d’élèves » (expression fautive : les parents font des enfants, seule l’école fait des élèves) ».

 

On peut répondre, comme l’a fait Bruno Duvauchelle sur son blog[4], par l’humour. On peut également répondre en montrant que l’école républicaine, justement, n’a pas renoncé à la mission que Condorcet a prévu de lui confier, celle de faire partager aux futurs citoyens les lumières indispensables à la formation de leur jugement. Elle n’a pas proposé d’introduire le web comme autorité nouvelle, mais d’en faire un objet d’étude et d’apprentissage, d’exercice de la pensée critique des élèves. Relisons ce que le socle commun de connaissances et de compétences qui concerne la scolarité obligatoire préconise à ce sujet en termes de compétences pour les élèves depuis 2006 : « développer une attitude critique et réfléchie vis-à-vis de l’information disponible ; développer une attitude de responsabilité dans l’utilisation des outils interactifs ; mobiliser ses connaissances pour donner du sens à l’actualité ; cultiver une attitude de curiosité ; apprendre à identifier, classer, hiérarchiser, soumettre à critique l’information et la mettre à distance ; être éduqué aux médias et avoir conscience de leur place et de leur influence dans la société ». Critique, distance, responsabilité sont des maîtres mots en parfaite cohérence avec une compétence essentielle, la culture humaniste.

 

Ce n’est pas par on ne sait quelle dévotion aveugle à une modernité marchande que l’école prend aujourd’hui à bas le corps dans sa mission d’éducation celle de la formation au numérique. C’est parce qu’il en va de la liberté de tous les citoyens, comme de leur égalité.

L’évolution progressive des centres de documentation et d’information en centres de connaissances et de culture[5] s’inscrit dans cet objectif[6].

Professeurs, documentalistes et de toutes les disciplines, conseillers principaux d’éducation, sont appelés à construire pour les élèves dont ils ont la responsabilité un parcours de formation à la culture de l’information (PaCIFI), parcours pour lequel ont été publiés des Repères[7]. Du « besoin d’information » à « l’utilisation éthique de l’information », à travers dix fiches thématiques, il s’agit de faire acquérir aux élèves des connaissances et compétences indispensables pour échapper aux facilités trompeuses du copié-collé comme aux mirages de la facilité de s’informer et de l’inutilité d’apprendre. Plus que jamais, l’école se doit de promouvoir l’effort, le travail, la réflexion critique, dans le domaine du numérique comme partout ailleurs.

Le travail en collaboration entre professeurs documentalistes et professeurs disciplinaires paraît le meilleur atout pour y parvenir. Compte tenu, d’une part, de leur formation désormais centrée sur les sciences de l’information, d’autre part, de leur positionnement dans l’établissement, les professeurs documentalistes ont une responsabilité particulière en matière de culture de l’information. Ils veillent à ce que l’ensemble des élèves sorte du système scolaire en maîtrisant les compétences informationnelles leur permettant de jouer leur rôle de citoyens, de s’insérer dans le monde professionnel et d’entrer dans un processus de formation tout au long de la vie.

Le parcours de formation à la culture de l’information (PaCIFI) est concerté avec les autres professeurs. En sciences physiques, par exemple, le préambule du programme de collège précise que « La physique-chimie coopère à la maîtrise des techniques de l’information et de la communication (...) » et que « l’utilisation d’Internet est également sollicitée lors de recherches documentaires et les échanges d’informations entre élèves ».

En lycée (LGT ou LP), l’ECJS (éducation civique, juridique et sociale) appuie sa démarche sur le débat argumenté lui-même nourri par un dossier documentaire. Le programme pose l’ambition de permettre à l’élève de « se construire une culture de l’information » et définit celle-ci comme « l’aptitude à identifier quelle information est nécessaire et l’aptitude à localiser, évaluer et utiliser l’information dans une démarche de résolution des problèmes, en vue d’aboutir à la communication de la synthèse des informations trouvées».

En lettres, discipline qu’enseigne l’auteur du blog La vie moderne, l’inspection générale de la discipline observe « l’inscription significative dans les nouveaux programmes de français pour le collège et le lycée de compétences orientées vers la « littératie » (maîtrise réfléchie des médias numériques)(…) (Elle) implique que les élèves soient formés à des compétences spécifiques sans lesquelles le risque serait  grand d’une nouvelle forme d’illettrisme….Les professeurs de lettres sont particulièrement concernés. Lorsque les élèves, par exemple, utilisent des informations en ligne, trouvées grâce à un moteur de recherche, ils manquent pour la plupart de repères pour une recherche efficace et une sélection critique des informations... Tout ceci rend nécessaire un apport de compétences nouvelles qui doit se faire très tôt à l’école, et qui incombe pour une grande part au professeur de français »[8].
« Pourrir le web » ? Là n’est pas la question.

 

 


[1] http://www.laviemoderne.net/lames-de-fond/009-comment-j-ai-pourri-le-web.html

[2] http://www.laviemoderne.net/phpBB3/viewtopic.php?f=13&t=5

[3] Debray, Régis, Rêverie de gauche, Flammarion, 2012, page 85

[4] http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=1014

 

[5] http://eduscol.education.fr/cid59679/les-centres-de-connaissances-et-de-culture.html*

 

[6] voir notre billet du 20 mars Learning centre: quels enjeux pédagogiques, professionnels et collectifs? http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/200312/learning-centre-quels-enjeux-pedagogiques-professionnels-et-colle

 

[7] http://media.eduscol.education.fr/file/Pacifi/85/4/Reperes_Pacifi_157854.pdf

 

[8] Becchetti-Bizot, Catherine, IGEN lettres, avril 2011.

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Comparaison n'est pas raison. 
Que penserait-on, aujourd'hui, des pédagogues qui, à l'apparition de l'imprimerie, auraient prétendu qu'il fallait entrer dans le livre le plus tard possible, puisque les autodidactes du livre qu'ils étaient avaient appris à l'utiliser sans éducation préalable ? 

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