Au printemps 1974, il y a tout juste 39 ans, André Malraux soutient la candidature de Jacques Chaban-Delmas à la présidence de la République. Il intervient, lors de la campagne officielle, dans un message télévisuel de son candidat, conservé par l’INA, et facilement accessible[1].
Son propos porte sur « une des tâches les plus hautes que puisse assumer la France » : montrer qu’ « il est possible de résoudre le problème de la jeunesse[2] » qui « couvre le monde ».
Pour résoudre ce problème, il faut selon Malraux, « changer complètement les conditions de l’enseignement en remplaçant presque intégralement le livre par la télévision », en promouvant à l’école « une utilisation permanente de la télévision et de l’ordinateur ».
Malraux assure que « quoi qu’il arrive, cette transformation aura lieu ».
Que peut-on attendre de ce changement ? « Pour les enfants, s’amuser au lieu de s’ennuyer, pour les adultes avoir le droit de quitter la salle ou la télévision parle d’histoire pour aller dans celle où elle parle de physique ».
En aucun cas, il ne s’agit de supprimer les enseignants mais de « redonner sa fonction la plus noble au corps enseignant : aider ceux qui ont besoin d’être aidés ».
Près de quarante ans plus tard, on ne peut s’empêcher de faire quelques constats.
La transformation dont Malraux assurait qu’elle était inéluctable ne s’est certes pas produite, mais on voit bien se dessiner les conditions concrètes de son avènement : l’essor des MOOCs[3] en témoigne. Si, dans l’école française, le remplacement presque intégral du livre n’est pas à l’ordre du jour, le développement des usages du numérique est en revanche une des orientations fixées par la nouvelle loi de refondation de l’école[4].
Développer le plaisir d’apprendre en s’amusant plutôt que l’ennui à l’école reste une question d’actualité : le ministre Luc Ferry lui consacra au début du siècle un colloque[5] et, en septembre 2011, la Revue internationale d’éducation de Sèvres lui a dédié un numéro[6], confirmant par là qu’en effet cette question « recouvre le monde ». Et l’annexe du projet de loi de refondation de l’école indique : « Cette refondation a pour objet de faire de l’école un lieu de réussite, d’autonomie et d’épanouissement pour tous ; un lieu d’éveil à l’envie et au plaisir d’apprendre, à la curiosité intellectuelle, à l’ouverture d’esprit (…) »
Considérer que « redonner sa fonction la plus noble au corps enseignant » consiste à « aider ceux qui ont besoin d’être aidés » ne paraît pas étranger non plus aux orientations de la loi de refondation. L’affectation des 60000 postes, dont la création est programmée par la loi de refondation de l'école sur cinq ans, est clairement définie. Dans le premier degré, il s’agit de renforcer l’accueil des élèves de moins de trois ans, notamment en zone d’éducation prioritaire, en zone rurale isolée et outre-mer ; et la mise en œuvre du principe « plus de maîtres que de classes » concerne les publics fragiles. Dans le second degré, l’accent est mis sur le collège et sur le lycée professionnel : la loi cherche donc à favoriser la réussite de tous élèves, en assurant au moins l’obtention d’un diplôme de niveau 5[7]. Ces choix sont bien destinés en effet à renforcer le corps enseignant auprès de ceux qui ont besoin d’être aidés.
Les rapprochements auxquels nous nous livrons ne visent pas établir une improbable filiation. Ils permettent en revanche de mesurer l’écart entre la netteté tranchante des propos d’un visionnaire et le long cheminement de la société, de ses institutions pour amorcer l’ébauche de ce qu’il a anticipé.
On ne cherche pas non plus, à travers eux, à opposer l’engagement de Malraux à ceux qui, à droite, s’opposent aujourd’hui au projet de refondation de l’école défendu par Vincent Peillon. Malraux ne concluait-il pas en effet son propos en indiquant que « Jules Ferry ne peut être représenté par la droite »[8] ?
[1] http://www.youtube.com/watch?v=GEKX7wgcXUY
[2] On se souvient que François Hollande fit de la jeunesse une priorité de sa campagne électorale présidentielle en 2012.
[3] « Massive Open On-line Course », cours ouvert en ligne et massif, formation ouverte et à distance en télé-enseignement, développée notamment par des universités étatsuniennes et des entreprises privées, et caractérisés par un travail collaboratif et une pédagogie ouverte.
[4] Voir notamment l’article 11 qui porte sur La formation à l’utilisation des outils et des ressources numériques
[5] Culture scolaire et ennui, organisé par le conseil national des programmes, Sorbonne, 14 janvier 2003. On y entendit notamment la formule de Tzvetan Todorov : « L’ennui gravement à l’école »
[6] Le plaisir et l'ennui à l'école, n° 57, septembre 2011, http://www.ciep.fr/ries/ries57.php dossier coordonné par Laurence Cornu, Directrice du département des sciences de l'éducation, Université de Tours
[7] voir l’exposé des motifs du projet de loi , page 3.
[8] Clairement identifiée dans son intervention comme représentée par M. Valéry Giscard d’Estaing, « l’extrême gauche moyenne » étant représentée par M. François Mitterrand et « le centre » par M. Jacques Chaban-Delmas.