Laïcité à l’école: notre éthique en question

Comment réussir, dans des conditions difficiles, l’hommage au professeur Samuel Paty ? Avons-nous tiré les enseignements de l’expérience de janvier 2015 ? Autant de questions qui ne se résoudront pas sans une réflexion collective sur le sens de l’action éducative de l’Ecole publique.

Bien sûr, ce serait une indécence inouïe et insupportable de faire autre chose, en ce 2 novembre, que de s’associer au recueillement et à l’hommage de toute l’institution et de la République au professeur d’éducation morale et civique Samuel Paty, victime d’un fanatisme barbare.

On ne peut être que profondément atteint quand un professeur de l’école publique est assassiné parce qu’il a fait son métier de professeur. La communauté éducative ne peut se diviser là-dessus. Mais la manière dont est repris à partir de ce drame abominable le débat médiatico-politique sur la laïcité à l’Ecole appelle à une réflexion qui aille au delà d’affirmations posant le droit au blasphème ou la liberté de caricaturer comme inséparables de la liberté d’expression et de la laïcité.

Max Weber peut nous aider à approcher la question de la laïcité à l’Ecole en ce premier quart du 21esiècle. La distinction qu’il établit entre éthique de la conviction et éthique de la responsabilité est en effet éclairante. Si, dans le meilleur des mondes possibles, responsabilité et conviction ne sont pas antinomiques, elles peuvent le devenir dans le monde réel, selon que l’on s’en tient à faire son devoir selon sa conviction ou que l’on prend en compte les conséquences de ses actes et décisions.

La laïcité n’est pas qu’un principe politique qui se traite du seul point de vue du droit. C’est aussi une question d’éthique politique. Elle est posée dès 1789 par l’article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1989 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi ». Elle est reprise par l’article 1 de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l’Etat: « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées dans l’intérêt de l’ordre public ».

En 2004, la loi interdisant dans les écoles, collèges et lycées publics le « port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse » et y autorisant le port de « signes religieux discrets » s’est traduite dans le Code de l’éducation par l’article L. 141-5-1 qui stipule que « le règlement intérieur rappelle que la mise en œuvre d’une procédure disciplinaire est précédée d’un dialogue avec l’élève ». Comme l’indique la circulaire N°2004-084 du 18-5-2004[1], cela « illustre la volonté du législateur de faire en sorte que la loi soit appliquée dans le souci de convaincre les élèves de l’importance du respect du principe de laïcité. Il souligne que la priorité doit être donnée au dialogue et à la pédagogie ». La circulaire ajoute qu’ « en préservant les écoles, les collèges et les lycées publics, qui ont vocation à accueillir tous les enfants, qu’ils soient croyants ou non croyants et quelles que soient leurs convictions religieuses ou philosophiques, des pressions qui peuvent résulter des manifestations ostensibles des appartenances religieuses, la loi garantit la liberté de conscience de chacun ». 

Volonté de convaincre les élèves de l’importance du principe de laïcité et garantie de la liberté de conscience de chacun constituent des repères précieux pour aborder avec les élèves la question de la liberté d’expression.

L’expérience vécue en janvier 2015 est également utile. Certains se sont offusqués de ce que des élèves aient pu affirmer qu’ils n’étaient pas Charlie, et que certains d’entre eux sifflent pendant la minute de silence du 8 janvier. Si l’on est respectueux de la liberté de conscience, il faut s’interroger sur ce que signifie une minute de silence à laquelle on oblige tous les élèves de s’associer, sans tenir compte de leur éventuelle objection de conscience. Respecter malgré soi une minute du silence, quel sens cela peut-il avoir pour celui qui y est contraint ? Donner la liberté de ne pas participer à ceux qui ne souhaitent pas s’associer à la minute de silence, c’est leur donner la plus belle leçon de laïcité qui soit : on respecte leur liberté et on leur demande de respecter celle de ceux qui participent à l’hommage du silence. Il y a quelque chose de profondément contre-éducatif, et donc de contre-productif, à imposer par la contrainte un comportement qui n’a de sens positif que s’il est librement consenti. Voudrait-on revivre en 2020  les « dérapages » de 2015 ? L’école française a longtemps été l’école du silence dans le rang, condition d’un certain formatage de la pensée. Les lycéens du début de la 3République se sont mutinés contre ce régime. Dans les années 1880, de Lille à Alger, en passant par Paris et Marseille, on parle de « mutineries », à la suite de punitions injustes et de traitements dégradants. La plus violente se déroule au Lycée Louis le Grand en 1883, nécessitant l’intervention de 60 agents de police et entraînant 89 exclusions[2]. Il ne faudrait pas que la minute de silence soit dans l’Ecole du 21esiècle un vestige symbolique d’une négation des droits de la conscience.

La liberté d’expression est garantie par l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ». Composante de la liberté de l’Homme et du Citoyen, elle couvre un vaste domaine, dont la caricature n’est qu’un aspect. Si l’on aborde avec les élèves la question de la liberté de caricaturer, comment s’y prendre ? C’est une chose de montrer la caricature dans son développement historique, de la Monarchie de Juillet au Second Empire, de Charles de Gaulle à Emmanuel Macron, de montrer qu’elle peut être aussi un instrument de haine avec les caricatures antisémites des années 30 et 40, ou avoir une visée antireligieuse, en montrant des caricatures de religieux divers. C’en serait une autre si l’on s’en tenait à des caricatures du prophète de l’Islam parues dans un périodique satirique.

Du point de vue d’une éthique de la conviction, qui ne se préoccupe pas des conséquences de sa démarche, on peut dire que l’une et l’autre approche se valent, si ce n’est que celle qui explore l’histoire et les usages de la caricature est sans doute, au plan de la conviction pédagogique,  plus porteuse de savoirs et d’appréhension de la complexité du phénomène « caricature » que celle qui borne le corpus aux caricatures d’un même personnage publiées dans un même journal. Mais, du point de vue d’une éthique de la responsabilité, la première démarche est sans aucun doute plus satisfaisante. D’une part, elle ne fait pas de la caricature le nec plus ultra de la liberté d’expression. La caricature n’est pas bonne en soi, elle peut faire appel aux instincts les plus bas comme à l’intelligence la plus fine, au cours de l’histoire elle a servi les causes les meilleures comme les plus douteuses. D’autre part, appliquer l’éthique de la responsabilité à l’Ecole, c’est s’interroger sur les effets de l’enseignement sur les élèves, interrogation capitale s’il en est. Si l’on tient compte des conséquences de cette séquence pédagogique sur ses élèves et leurs consciences, une démarche pluraliste sera interpellante pour d’avantage d’élèves que si elle ne touche ou ne heurte les convictions des seuls élèves pour qui le respect du personnage caricaturé importe.

L’éthique de la conviction n’est pas nouvelle : c’est elle qui a conduit la 3République à apporter aux peuples colonisés les bienfaits de la République universelle, dans un élan auquel ont participé les missionnaires des religions qui ont marqué notre histoire. Il semble parfois que l’Ecole reste aveugle à ce qui a changé dans la composition de la population française et  du public scolaire, et ne se souvienne pas de certaines pages de notre passé national et colonial « qui ne passent pas »[3].

L’Ecole publique laïque française est au fond mal à l’aise avec le religieux. On n’y étudie pas les religions, ni cette réalité humaine qu’est la foi, mais « le fait religieux », comme s’il n’y avait, par la grâce de cette réification, ni rien d’humain, ni aucune transcendance dans le phénomène, et comme s’il n’y avait qu’un seul fait. Il est sans doute heureux que l’Ecole refroidisse des questions vives pour permettre leur examen serein. Mais, suffit-il d’aborder éventuellement les fois et croyances que nous appelons par ethnocentrisme « religieuses » à travers les prismes littéraires avec certains auteurs comme Pascal, Péguy ou Claudel, ou philosophique ? Et encore cette approche par des auteurs catholiques français reste fermée à d’autres fois monothéistes ou polythéistes qui rassemblent une part importante de l’humanité à qui le mot même de religion est étranger[4]. Notre Ecole est particulièrement mal à l’aise avec une religion qui ne fait pas partie du bagage culturel transmis depuis des siècles aux enfants de France, mais à laquelle s’identifient aujourd’hui une partie de ses élèves. L’ordre scolaire établi a été conçu antérieurement à cette évolution du public scolaire.

Faut-il, dans une éthique de la conviction, considérer que nos élèves laissent leurs convictions religieuses ou non au seuil de l’Ecole, et que nous n’avons pas à nous préoccuper de celles-ci ? Ou devons-nous considérer que, si nous voulons les convaincre, paisiblement et en actes, eux et leurs parents, des bienfaits de la laïcité, si nous voulons toujours « assurer la liberté de conscience » comme le souligne la loi de 1905,  la première chose à faire est de prêter attention à ne pas cibler une seule religion, ni rien que les religions,  quand on aborde à l’Ecole la caricature pour appréhender la liberté d’expression ? N’y aurait-il pas là, rompant avec un ethnocentrisme culturel implicite, une bonne manière de ne pas accentuer le caractère profondément discriminant et inégalitaire du curriculum vécu par nos élèves ?

Il s’agit de mettre en œuvre la laïcité, inséparable du respect de la liberté de conscience, et, par conséquent, de se donner les meilleurs chances de montrer qu’elle ne demande à personne de renier ses convictions, mais qu’elle permet à tous de progresser dans la connaissance de la complexité du monde,  de la diversité des cultures et des points de vue, et du respect réciproque qui est dû par l’Ecole aux élèves et à leurs parents, et par les élèves et leurs parents à l’Ecole.

Plutôt que de ne promettre que la sanction à celles et à ceux qui, parmi les élèves, se montreraient récalcitrants, faisons confiance aux enseignants, aux équipes d’écoles et d’établissement pour reprendre, en ce jour de rentrée, leur mission éducative auprès des élèves qui sont les leurs, dans une démarche de construction patiente, résolue, avec chacune et chacun d’eux, de leur esprit critique, fondement de leur citoyenneté.

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[1]Port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics CIRCULAIRE N°2004-084 Du 18-5-2004 JO du 22-5-2004
https://www.education.gouv.fr/bo/2004/21/MENG0401138C.htm

[2]Agnès Thiercé, « Révoltes de lycéens, révoltes d’adolescents au xixe siècle », in Histoire de l’éducation, n° 81, 2001,p. 95-120

https://doi.org/10.4000/histoire-education.842

[3]Eric Conan, Henri Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas,  Fayard, 1994

[4]Voir Jean-Loïc Le Quellec « « religion »-et-« fait-religieux »-des-appellations-obsolètes-et-dangereuses »

http://carnetsrouges.fr/religion-et-fait-religieux-des-appellations-obsoletes-et-dangereuses/

 

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