La « salle de permanence » ou la permanence de la forme scolaire

Parler encore et toujours d’heures et de salles « de permanence » dans nos collèges et lycées traduit la force d’une forme scolaire qui naturalise dans les consciences des élèves, des personnels comme des parents des constructions socialement et historiquement datées.

On ne peut que se féliciter que le quotidien régional Midi Libre consacre ce 3 septembre une page entière de son Spécial rentrée à « la Vie scolaire, un service au cœur des établissements ». Et ce d’autant plus qu’il est en fait trop rare que soient accordées à ce service et à ses acteurs l'attention et la reconnaissance qu'ils méritent. En donnant la parole à des CPE et à des assistants d'éducation (AED) pour une fois appelés par leur titre au lieu d'être nommés "surveillants", cette page joue un rôle utile d’information et de sensibilisation des lecteurs sur ce qui fait une part de la vie des collèges et lycées, notamment  en matière d’ « accompagnement ».

Mais, si les assistants d’éducation sont bien reconnus et valorisés pour ce qu’ils sont, au cœur de la page, sous le titre "Les heures en salle de permanence" et le mot-clé "gestion",  ces heures sont présentées comme "à haut risque" pour les AED qui en ont la charge. Indéniablement : cela est le cas en effet quand le seul objectif assigné à l'AED est de "tenir la permanence".

Mais, pour autant, il faut s'interroger sur cette permanence de l'emploi de ce mot. Qu'y-a-t-il pour un élève, un AED, ou un parent, de plus vide de sens que ce mot qui ne contient rien de positif ? La salle de permanence est l'endroit où l'on attend le cours suivant... Endroit par conséquent propice au chahut, au "bazar" comme l'indique une CPE dans les propos rapportés par le journaliste.

C'est tout autre chose, puisqu'on parle d'assistants d'éducation et non plus de surveillants, si l'on met à jour tout le vocabulaire de la vie scolaire : parler de "salle d'étude", d'"heure d'étude", donne un sens plus positif à ce temps de vie scolaire. Dans certains établissements, la salle d'étude a été rapprochée du centre de documentation et d'information, pour faciliter le travail des élèves en étude, leurs recherches et travaux d'équipe. On a parlé alors de "centres de connaissances et de culture"[1].

Que révèle cette permanence de « la permanence » dans le vocabulaire et les représentations des élèves, des personnels, des parents ? Elle traduit la permanence de la forme scolaire sédimentée au fil des décennies[2], forme scolaire qui constitue un ensemble où espaces et temps, contenus d’enseignements et programmes, répartition des élèves et des personnels font système. On touche là à une des raisons de la difficulté de réformer l’éducation. Tant qu’on ne touche pas à ce système, qu’on se contente de modifications cosmétiques, la forme scolaire demeure, que l’on n’interroge que trop rarement. Ainsi, il y aurait une sorte de fatalité à ce qu’on passe des « heures de permanence » dans une « salle de permanence », surveillée par un « pion », alors qu’on pourrait partir de l’idée que tout temps passé dans l’établissement scolaire doit être formateur, bénéfique pour l’épanouissement de chaque élève. Mais penser cela, c’est aussi remettre en question la division du travail éducatif entre enseignants qui professent et personnels d’éducation, entre « disciplines d’enseignement » et « discipline scolaire » (celle des conseils de discipline).

Les travaux conduits par le Collectif d’interpellation du curriculum » (CICUR) posent justement ces questions que l’on ne pose que trop rarement : on y trouve par exemple le jalon Education, instruction et curriculum[3] qui aborde à ce sujet quatre questions de fond :

  • Comment repenser un curriculum accordant toute sa place à la formation de la personne, de ses compétences socio-émotionnelles, ne considérant plus comme implicitement déléguée aux familles une transmission des prérequis de la culture scolaire, pour ne pas laisser jouer à plein les inégalités nées des « enfances de classe» ?
  • Quelles remises en question de la culture scolaire et des hiérarchisations qu’elle établit entre un savoir scolaire transmis par l’Ecole et tout ce qui relève du comportement, de l’action et de l’individu-citoyen engagé dans son siècle, qui serait secondaire ?
  • Quelle prise en compte de la parole et de l’engagement des élèves au quotidien ?
  • Quels dépassements des stratifications professionnelles établies entre personnels d’éducation et professeurs ? Comment donner à la « communauté éducative » un sens plein ? Comment ensemble préparer les enfants « à la tâche de renouveler un monde commun» (Hannah Arendt) ?

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[1]https://cache.media.eduscol.education.fr/file/Innovation_experimentation/58/7/2012_vademecum_culture_int_web_214771_215587.pdf

[2] Pour Guy Vincent (1980), la forme scolaire est une forme socialisée d'enseignement et d'apprentissage, qui se construit dans l'histoire au long cours du système scolaire. 

[3] https://curriculum.hypotheses.org/175

 

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