L’Histoire : pour quoi l’enseigner ?

Les débats et controverses du printemps 2015 sur l’enseignement de l’Histoire au collège ne sont pas qu’une querelle « franco-française » de plus. Le numéro 69 de la Revue internationale d’éducation de Sèvres (RIES)[1], qui rassemble les contributions de dix pays pour répondre à la question « Pourquoi enseigner l’histoire ? » en apporte une preuve manifeste.

Les débats et controverses du printemps 2015 sur l’enseignement de l’Histoire au collège ne sont pas qu’une querelle « franco-française » de plus. Le numéro 69 de la Revue internationale d’éducation de Sèvres (RIES)[1], qui rassemble les contributions de dix pays pour répondre à la question « Pourquoi enseigner l’histoire ? » en apporte une preuve manifeste.

Que ce soit par exemple en Afrique du sud, au Viêt-Nam, au Canada, en Russie, en Colombie ou au Japon, partout on cherche une réponse difficile à trouver  à la question : que faut-il enseigner en Histoire et comment ?

Au travers des différents articles, qui analysent les contextes nationaux, historiques, politiques et éducatifs les plus divers, on perçoit en effet un fil rouge. Aucune des méthodes choisies pour enseigner l’histoire ne réussit vraiment. Ni les récits bâtis pour édifier le patriote et consolider l’identité nationale (on parle plus volontiers en France du « récit national », voire du « roman national » que de leurs points aveugles), ni une approche fondée principalement sur le dialogue entre élèves et enseignants pour rendre l’enseignement de l’histoire attractif ne satisfont pleinement ni n’atteignent les objectifs fixés.

C’est que derrière la question du « comment »  se pose celle du « pour quoi ». Veut-on par cet enseignement  transformer l’élève en patriote convaincu, en citoyen viscéralement attaché au régime ou en citoyen exerçant son esprit critique à l’égard même des institutions et des politiques nationales ? Selon les pays et les moments de leur histoire, le curseur se déplace entre ces pôles.

Il apparaît, au bout du compte, que se poser la question « Pour quoi enseigner l’histoire ? », c’est plus globalement se poser la question : « Pour quoi éduque-t-on ? »

Et cette question, en France, a traversé le champ politique depuis la première République. Dans les années 1791-93, le débat est vif entre les tenants de l’instruction publique et ceux de l’éducation nationale.

Pour les premiers, conduits par Condorcet[2], « Ni la Constitution française, ni la Déclaration des droits ne seront présentés à une classe de citoyens comme des tables descendues du ciel, qu’il faut adorer et croire. Leur enthousiasme ne sera point fondé sur les préjugés, sur les habitudes de l’enfance ; [...] Le but de l’instruction n’est pas de faire admirer aux hommes une législation toute faite, mais de les rendre capables de l’apprécier et de la corriger».

Les seconds sont illustrés notamment par  Rabaut Saint Etienne[3] et Le Pelletier de Saint Fargeau[4].

Pour le premier, « il faut distinguer l’instruction de l’éducation nationale. L’instruction publique éclaire et exerce l’esprit, l’éducation doit former le cœur ; la première doit donner les lumières, et la seconde les vertus ; la première fera le lustre de la société, la seconde en fera la consistance et la force. L’instruction publique demande des lycées, des collèges, des académies, des livres, des instruments, des calculs, des méthodes, elle s’enferme dans les murs ; l’éducation nationale demande des cirques, des gymnases, des armes, des jeux publics, des fêtes nationales ; le concours fraternel de tous les âges et de tous les sexes, et le spectacle imposant et doux de la société humaine rassemblée ; elle veut un grand espace, le spectacle des champs et de la nature. »

Pour le second, « Cette loi consiste à former une éducation vraiment nationale, vraiment républicaine, également et efficacement commune à tous ; la seule capable de régénérer l’espèce humaine, soit par les dons physiques, soit par le caractère moral [...] Adoptez les enfants des citoyens sans propriété, il n’existe plus pour eux d’indigence ; [...] que ces jeunes arbres soient transplantés dans la pépinière nationale ; qu’un même sol leur fournisse les mêmes sucs nutritifs ; qu’une culture vigoureuse les façonne, [...] qu’ils croissent se développent et s’élancent tous ensemble et à l’envi, sous les regards et la douce influence de la patrie ».

Les débats de la Convention sont-ils si étrangers à ce qui parcourt le dossier de la RIES ? « En ce début de 21e siècle, ce recueil d’études nous rappelle que les certitudes, à vrai dire inquiètes, de nos grands prédécesseurs cherchant à définir pourquoi on enseigne l’Histoire sont bien obsolètes », écrit Jean-Clément Martin, coordonnateur du dossier. Il poursuit : «Nous sommes désormais tous confrontés à la même recherche de l’utilité de cet enseignement, de ce « pour quoi » qui allie les préoccupations scientifiques  aux besoins sociaux et aux urgences du vivre ensemble. »

 


[1] http://www.ciep.fr/revue-internationale-deducation-sevres/pourquoi-enseigner-histoire

[2] Condorcet, Cinq Mémoires sur l’instruction publique (1791), Rapport et projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique (1792).

[3] Rabaut Saint-Étienne, Projet d’éducation nationale (décembre 1792)

[4] Le Peletier de Saint-Fargeau, Plan d’éducation publique (présenté par Robespierre à la Convention en 1793)

 

 

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