Langue éducative officielle: entre mots-clés et mots tabous, des choix politiques

Pourquoi dans les propos officiels sur l’éducation, certains mots reviennent-ils fréquemment, quand d’autres en sont soigneusement exclus ? N’y aurait-il pas dans ces choix l’expression d’une vision politique de l’École visant à ce qu’au fond, échappent à la remise en question certaines croyances solidement établies ?

Prenez une circulaire, un discours ou un entretien ministériel, sondez les occurrences de certains mots dans tel rapport ou vade-mecum. Il y a fort à parier que vous y trouverez, fidèles au rendez-vous, certains mots qui constituent non seulement les éléments de langage éducatif du moment, mais qui parviennent aussi à se donner comme des allant de soi qu’il ne convient pas de remettre en question, et qui façonnent une forme de pensé éducative unique, placée sous la marque indiscutable du « bon sens »[1].

Certains d’entre nous peuvent ainsi être atteints d’une allergie à l’égard de quelques-uns d’entre eux.

Il en va ainsi de « l’excellence » et du « mérite » : qui est contre ? A ceci près que l’excellence signifie l ‘élimination du plus grand nombre, et le mérite récompense des exceptions consolantes au déterminisme social et scolaire. 

De même encore de « l’exigence » et de la « bienveillance » (qui peut-être contre un enseignement tout à la fois exigeant et bienveillant ?), qui évitent à bon compte de se questionner sur ce que signifie l’exigence implicite de compétences cultivées dans certains milieux et pas dans d’autres ou sur ce que la bienveillance peut avoir de vraiment consolant pour les élèves en échec scolaire : une once de paternalisme et le tour est joué !

Il en va, de même, des sacro-saints « fondamentaux » sur lesquels peut à bon compte se réaliser une unanimité de façade (qui peut être contre la maîtrise par tous des « fondamentaux » ?), sans que l’on interroge ce que la définition de ces « fondamentaux » signifie : pour les uns, ceux qui peinent à l’Ecole, il faudra se contenter des « fondamentaux », les autres, qui s’y épanouissent, pourront aspirer à la culture véritable. N’est-il pas symptomatique que la loi pour une Ecole de la confiance vise à « garantir à l’issue de l’enseignement primaire la maîtrise des savoirs fondamentaux à tous les élèves : lire, écrire, compter et respecter autrui » et ne parle plus du « socle commun de connaissances, de compétences et de culture » de 2013 ?

Et c’est là qu’apparaît l’autre versant de la langue éducative officielle : elle a ses mots-clés, mais aussi ses mots tabous.

Il est flagrant d’observer la place réservée au socle commun de connaissances, de compétences et de culture sur le site du Ministère. Pour y accéder, il faut, depuis la page d’accueil, cliquer sur « enseignements », puis sur « programmes scolaires », pour le découvrir, sous les programmes des cycles 1, 2 & 3 et 3 & 4, alors que, en toute bonne logique, il devrait coiffer ces programmes dont il constitue le cadre de référence.

Autre mots tabou : celui de « curriculum ». Les résultats de la recherche sur le site du ministère sont savoureux. Ce terme apparaît bien dans la mention des « curriculum vitae » exigés dans différents dossiers de candidature ou, également, dans les textes en langue anglaise présentant les programmes français. En revanche, il est absent en tant que notion clé de connaissance d’un système éducatif. Apparue dans les années 60, cette notion permet notamment de distinguer le curriculum formel, qui définit ce qui est censé être enseigné et appris, le curriculum réel, qui prend en compte ce qui est réellement appris et enseigné, et le curriculum caché, implicite, qui est essentiel au maintien de la domination scolaire et sociale de ceux qui le maîtrisent parce qu’ils l’ont acquis ailleurs qu’à l’école, au sein de leur famille, sur ceux qui n’en ont pas les clés[2].

Serait-ce forcer le trait d’affirmer que minorer le socle commun de culture de 2013 par rapport aux programmes qui ne font la lumière que sur une partie du curriculum formel et ne pas évoquer le curriculum va de pair avec la mise en lumière dans la langue officielle des « fondamentaux », du « mérite » et de l’ « excellence » ?

On ne le pense pas. Et l’on se dit que, de ce fait, en considérant certaines croyances telles que « l’égalité des chances » ou « la méritocratie républicaine » comme d’indiscutables réalités, la République et son Ecole prennent du retard pour comprendre ce qui se joue vraiment dans le curriculum réel des élèves et dans le curriculum caché.

Il pourrait y avoir là certaines clés d’explication aux difficultés qui sont celles de l’Ecole à tenir les promesses de liberté, d’égalité et de fraternité de la République.

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[1] A la rentrée dernière, dans son numéro 20, Carnets rouges a  proposé un « abécédaire critique de la "novlangue" dans le champ éducatif ». Sont passés à la critique 29 mots, parmi les quels « bonnes pratiques », « continuité pédagogique », « gouvernance », « management », « pédagogisme »… Un exercice roboratif, et un appel surtout à poursuivre l’analyse critique sur d’autres, comme « fondamentaux », absent de cette liste.

https://carnetsrouges.fr/numeros/numero20/

[2] Pour aller plus loin sur la question curriculaire, voir le site du Collectif d’interpellation du curriculum (CICUR), et, notamment, ses jalons qui balisent le désordre dans les savoirs scolaires

https://curriculum.hypotheses.org/

 

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