Jean-Pierre Veran
formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université
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Billet de blog 4 mai 2022

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Inspecteurs : ce que tait la Cour des comptes

L’enquête de la Cour des comptes sur les inspecteurs territoriaux du premier et du second degré dresse un tableau juste de la réalité du travail de ces inspecteurs sans expliciter le lien entre les insuffisances et incohérence qu’elle souligne et le caractère systémique d’une organisation pédagogique et éducative fondée sur un cloisonnement généralisé.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans un référé remis en début d’année au ministre de l’éducation  nationale[1], la Cour des comptes analyse la situation des inspecteurs territoriaux des premier et second degrés (inspecteurs de l’éducation nationale et inspecteurs d’académie-inspecteurs pédagogiques régionaux) et formule six recommandations.

Les constats sont sévères, mais débouchent à chaque fois vers une perspective possible d’évolution positive pour la Cour :

  • des missions multiples, trop peu centrées sur l’appui aux enseignants, marquées par des priorités trop peu hiérarchisées qui mériteraient une révision périodique et par une évaluation individuelle des enseignants privilégiée au détriment de l’accompagnement pédagogique des équipes enseignantes, mais aussi par un processus d’évaluation des établissements et des écoles porteur de transformation
  • une gestion des moyens et des personnes trop éloignée des besoins des académies, avec une répartition inégale des inspecteurs entre les académies et au sein des académies, une gestion collective et individuelle des inspecteurs peu cohérente avec leur statut de cadre, mais aussi la perspective d’une fusion des corps territoriaux liée à la définition d’un projet fonctionnel.

Ce qui frappe dans ce document, c’est bien évidemment la capacité  de la Cour à percevoir ce qui dysfonctionne,  comme la répartition des inspecteurs selon les territoires : 229 enseignants de premier degré à suivre par IEN mais 307 en Seine-Saint Denis, soit 34% de plus dans un territoire éducatif théoriquement prioritaire qui supposerait un accompagnement professionnel et pédagogique renforcé. C’est sa capacité aussi à souligner les incohérences du système, comme le cloisonnement disciplinaire dans le second degré et l’importance croissante des questions transversales. Ainsi, notent les magistrats de la Cour, « une partie des inspecteurs de second degré dont la légitimité est assise sur la maîtrise de leur discipline (…) souffrent de devenir des « généralistes de l’encadrement pédagogique ».

Mais, ce qui frappe également, c’est l’incapacité à raccorder cette incohérence à une incohérence générale qui tient à l’écart entre les ambitions pédagogiques et éducatives portées dans certains discours, et la réalité de la formation et du recrutement de tous les enseignants, et, avant eux, de la formation de tous les élèves à partir du collège. Cette formation est effectivement marquée par le cloisonnement entre disciplines scolaires qui se partagent l’essentiel du temps scolaire, sur le mode « une discipline, une heure, un enseignant, une classe ».

On pourrait dire, en observant la réalité de notre système de formation, qu’au contraire il est en l’état fort cohérent : c’est le système du cloisonnement à toutes les échelles, au sein des établissements scolaires comme au sein des universités et instituts de formation, et donc au sein de l’encadrement pédagogique territorial qui reproduit fidèlement les séparations qui gouvernent le système : entre premier et second degré, entre général, technologique et professionnel dans le second degré, entre enseignements et vie scolaire (il y a des inspecteurs disciplinaires et des inspecteurs chargés des établissements et de la vie scolaire, et d'autres en charge de l'orientation), et entre chacune des disciplines scolaires reconnues.

Tant que ce système ne sera pas réexaminé de fond en comble, tant qu’on n’aura pas réfléchi à une vraie politique des savoirs nouvelle, on ne pourra que formuler, comme le fait la Cour,  des recommandations qui, laissant de côté la question de fond, ne pourront pas changer fondamentalement la donne. Il faudrait pour cela engager une réflexion curriculaire, qui s’interroge vraiment sur ce qu’il faudrait enseigner aux élèves d’aujourd’hui et comment, en sortant des carcans hérités du siècle dernier. C’est ce à quoi invite le Collectif d’interpellation du curriculum (CICUR), à l’occasion des prochaines élections législatives[2]. Car cette question est au fond une question politique : quelle école voulons-nous, pour préparer les futurs citoyens à quelle société ?

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[1] https://www.ccomptes.fr/fr/documents/59588

[2] https://curriculum.hypotheses.org/

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