Difficultés de lecture : un nouvel avertissement pour l’école obligatoire ?

Alors que la maîtrise de la langue française est un objectif d’apprentissage fondamental de l’école et du collège, près de la moitié de celles et ceux qui, parmi les jeunes, ont quitté l’école au niveau du collège sont en grave difficulté de lecture, voire en situation d’illettrisme. Penser la réussite de tous à l’école demeure une urgence.

Les résultats des tests de la Journée Défense et Citoyenneté 2017[1]  ne permettent pas de comparaison avec les années antérieures, mais la photographie qu’ils fournissent de la maîtrise de la lecture par les 770000 jeunes gens et jeunes filles âgés de 16 à 25  ans concernés est préoccupante.

En effet, parmi les jeunes n’ayant pas suivi de scolarité au delà du collège, le taux de garçons en difficulté de lecture est de 49,9% et celui de filles à peine inférieur, à 46,5%. Cela signifie qu’en gros un jeune ayant été scolarisé jusqu’au collège ne maîtrise pas la lecture. Ces taux tombent à 30% pour ceux qui ont quitté l’école au niveau CAP-BEP, à 17% au niveau du baccalauréat professionnel, à 5% au niveau au moins égal au baccalauréat général et technologique.

On sait que l’objectif de formation fixé par la nation est que les élèves, à l’issue de la scolarité obligatoire, à la sortie du collège, donc, maîtrisent  un socle commun de connaissances, de compétences et de culture[2], dont le premier domaine, les langages pour penser et communiquer, vise tout particulièrement l’apprentissage de la langue française. Si l’on examine les objectifs fixés en fin de cycle 3 (fin de 6e) et de cycle 4 (fin de 3e), on peut mesurer l’écart entre l’intenté et le réalisé révélé par les résultats des tests à la Journée Défense et Citoyenneté 2017.

En fin de 6e, le programme d’enseignement du cycle de consolidation[3] est fort clair sur l’objectif. « Le cycle 3 doit consolider ces acquisitions afin de les mettre au service des autres apprentissages dans une utilisation large et diversifiée de la lecture et de l'écriture. Le langage oral, qui conditionne également l'ensemble des apprentissages, continue à faire l'objet d'une attention constante et d'un travail spécifique. De manière générale, la maitrise de la langue reste un objectif central du cycle 3 qui doit assurer à tous les élèves une autonomie suffisante en lecture et écriture pour aborder le cycle 4 avec les acquis nécessaires à la poursuite de la scolarité ».

En fin de 3e, le programme d’enseignement du cycle des approfondissements[4] fixe l’objectif dans le domaine des langages pour apprendre et pour communiquer.

« Ce domaine considère les langages moins dans leur usage que dans le principe de leur acquisition. Il appelle la mise en place de procédures de mémorisation, d'entrainement, d'automatisation et de réflexion sur les objets qu'il travaille, et au premier chef sur la langue française. Au cycle 4, l'acquisition de ces quatre opérations mentales est poursuivie mais la part de réflexion augmente. Il s'agit de s'approprier et maîtriser des codes complexes pour pratiquer les sciences, comprendre et communiquer à l'écrit, à l'oral, par la création d'images, de sons ou de gestes.

La rigueur de l'expression, la capacité à en faire preuve pour dialoguer, l'adaptation à une diversité de situations pour agir ou résoudre un problème sont au cœur du domaine 1.

L'élève passe progressivement de ses intuitions et usages spontanés à des réalisations réfléchies nécessitant d'organiser et formaliser davantage ses productions en respectant des règles et des normes qui permettent la compréhension et l'échange. C'est au cycle 4 que l'élève travaille les codes pour eux-mêmes et réalise qu'il s'agit de systèmes dont la puissance est infinie et ouvre à la liberté de penser et d'agir ».

Ce que les résultats des tests de lecture à la Journée Défense Citoyenneté 2017 montrent, c’est que parmi les jeunes qui sont passés par le cycle 3 et par tout ou partie du cycle 4, près de la moitié sont en difficulté de lecture. Cela signifie qu’au mieux, « ils ont un niveau de lexique correct mais comprennent mal ce qu’ils lisent », et qu’au pire, pour près de la moitié d’entre eux, « ils peuvent être considérés en situation d’illettrisme ». Leur capacité de lecture est donc au mieux très faible, et, au pire, inexistante.

Les résultats montrent aussi une inégale répartition des jeunes en difficulté de lecture, quel que soit leur niveau de formation, selon les territoires : s’ils sont 73% à Mayotte, 46% en Guyane, 30% à la Réunion en Guadeloupe ou à la Martinique, ils sont aussi 18,3% dans l’Aisne, 16,6% dans l’Eure, 16,3% dans la Somme, 11,9% en Seine Saint Denis, contre 5% à Paris, la moyenne nationale s’établissant à 11,6%.

Ces résultats sont sans doute une belle occasion de renforcer la mise en oeuvre de l'ensemble des préconisations du rapport de Jean-Paul Delahaye, publié en 2015, Grande pauvreté et réussite scolaire : le choix de la solidarité pour la réussite de tous[5].  Certaines d’entre elles peuvent se retrouver dans quelques mesures prises par l’actuel ministre : dédoublement des CP et CE1 en REP+, opération « Devoirs faits », scolarisation en maternelle obligatoire dès l’âge de 3 ans. D’autres mériteraient d’être mises en chantier sans attendre : mixité sociale et scolaire pour lutter contre les inégalités, pédagogie explicite attentive à la compréhension et incitant à la coopération dans les apprentissages, évaluation qui encourage et donne des repères communs, prise en compte par l’école des facteurs de risque de décrochage,  priorité absolue au remplacement des personnels absents. On le voit, il ne s’agit pas d’un catalogue de mesures parcellaires, mais d’une volonté de s’attacher à ce qui, dans notre école, fait système pour, au bout du compte, produire un taux préoccupant d’échec scolaire.

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[1]http://cache.media.education.gouv.fr/file/2018/05/8/depp-ni-2018-18-10-journee-defense-et-citoyennete-2017_956058.pdf

[2]http://cache.media.education.gouv.fr/file/17/45/6/Socle_commun_de_connaissances,_de_competences_et_de_culture_415456.pdf

[3]http://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=94708

[4]http://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=94717

[5]http://cache.media.education.gouv.fr/file/2015/52/7/Rapport_IGEN-mai2015-grande_pauvrete_reussite_scolaire_421527.pdf

 

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