L’éducation : la nouvelle frontière lucrative du marché?

Dénoncer la marchandisation de l’éducation à l’échelle mondiale, comme extension ultime du marché, n’est-ce pas un moyen de placer le débat éducatif au bon niveau, celui du modèle politique d’éducation que nous voulons ? C’est ce que nous incite à faire le Mouvement du 1er juillet dans la partie de sa plateforme consacrée à la démarchandisation du monde.

Le Mouvement du 1er juillet aborde dans sa plateforme[1] la question éducative sous l’angle de « la marchandisation qui disloque nos sociétés ». C’est l’occasion d’attirer l’attention sur l’appel de la société civile francophone contre la marchandisation de l’éducation du 2 décembre 2016[2], appel signé par 302 organisations originaires de 38 pays de l’espace francophone, lui-même adossé à la déclaration d’Antanarivo, adoptée le 27 novembre 2016 par les 57 chefs d’Etat et de gouvernement des pays ayant le français en partage[3].

La déclaration d’Antanarivo aborde clairement la question de la marchandisation de l’éducation dans son § 39. « Constatant le développement des établissements scolaires et éducatifs à but commercial, et attachés à une éducation publique, gratuite et de qualité pour tous et toutes, nous demandons à l’OIF et à la Conférence des ministres de l’Éducation des États et gouvernements de la Francophonie (Confémen), en collaboration avec la société civile, de poursuivre la réflexion abordée lors du Sommet de Kinshasa (2012) et de prendre des mesures pour promouvoir des dispositifs institutionnels efficaces de régulation des acteurs privés de l’éducation, afin de garantir la qualité et l’équité des services éducatifs ». Chaque mot est pesé : l’attachement à une éducation publique, gratuite et de qualité pour tous et toutes passe nécessairement par une régulation des acteurs privés de l’éducation. Dans l’alinéa précédent, les 57 chefs d’Etat et de gouvernement précisent : « Rappelant que le faible niveau d’éducation et l’échec scolaire sont sources d’inégalités et de pauvreté, et convaincus de l’importance de politiques éducatives de qualité visant la maîtrise des apprentissages fondamentaux, inclusives et accessibles à tous, notamment aux jeunes filles, nous réitérons que l’augmentation du nombre d’enseignants qualifiés constitue un moyen de favoriser la réussite scolaire, l’accès d’un plus grand nombre de jeunes à la connaissance

Dans le prolongement de cette déclaration et conformément à son appel à la coopération de la société civile, s’est mis en place un réseau francophone contre la marchandisation de l'éducation, qui a lancé un appel le 2 décembre 2016.

Le communiqué de presse qui accompagne cette initiative donne des coups de projecteurs saisissants sur les progrès de la marchandisation de l’éducation dans les pays ayant le français en partage.

« De nombreux pays en Afrique ont vu le nombre d’écoles privées exploser durant la dernière décennie, en particulier des écoles à bas coût, de mauvaise qualité, visant les populations les plus pauvres. Depuis 2000, la proportion d’élèves scolarisés dans le privé en primaire est passé, par exemple, de 10% à 17% au Burkina Faso et a quintuplé en Mauritanie » s’inquiète Samuel Dembelé, président du Réseau africain de campagne sur l’éducation pour tous.

De même, au Maroc, où la part de l’enseignement privé a plus que triplé en seulement quinze ans, « l’Etat a failli à son rôle de garantir une école pour tous. Aujourd’hui l’Etat marocain encourage la privatisation et la marchandisation de l’éducation comme solution aux défis éducatifs du pays. Le Chef de gouvernement a même déclaré que le moment était venu pour que l’Etat lève la main sur l’éducation et la santé », déclare Ibtissam Mzibri, Secrétaire générale du Mouvement Anfass Démocratique (Maroc).

En Haïti, près de 80% des établissements scolaires sont privés, grâce au « soutien au secteur privé des bailleurs internationaux tels que la Banque Mondiale et le Partenariat Mondial pour l’Éducation » selon Mona Bernadel du Programme Collectif pour le Développement de l’Éducation et du Dialogue Social en Haïti.

« Des chaînes d’écoles privées à but commercial, telles que l’entreprise Bridge International Academies, qui a plus de 400 écoles au Kenya, en Ouganda, et au Libéria, promeuvent un modèle d’éducation de mauvaise qualité et hyper-standardi”, dénonce Carole Coupez de Solidarité Laïque. « Si les pays francophones n’ont pas encore été aussi affectés par ces chaînes d’écoles, il est important qu’ils se mobilisent en amont, et qu’ils promeuvent au niveau international un autre modèle éducatif qui garantisse la justice sociale et la dignité de tous ».

On ne peut que se réjouir de voir aborder la question éducative d’une manière aussi fondamentale, en affrontant une réalité planétaire, qui sort le débat éducatif français de ses approches étroitement corporatives ou de son instrumentation politicienne dans un cadre strictement hexagonal. La question directement posée est bien celle d’un modèle politique d’éducation conforme à la justice sociale et à l’émancipation de toutes et tous, assurant effectivement partout le droit à l’éducation de chacun. Et elle implique des choix politiques, à l’échelle des nations, mais aussi des instances multilatérales : mobiliser notamment l’aide publique au développement au profit de l’essor d’ un enseignement public inclusif partout dans le monde.

__________________________________________________________

[1] https://www.mouvementdu1erjuillet.fr/chapitre/tourner-leconomie-vers-linteret-general/

[2] http://globalinitiative-escr.org/lancement-de-lappel-de-la-societe-civile-francophone-contre-la-marchandisation-de-leducation/

Voir aussi :

http://globalinitiative-escr.org/wp-content/uploads/2016/12/Résumé-de-lAppel-contre-la-marchandisation-de-léducation.pdf

[3] 16e conférence des chefs d’Etat et de gouvernement des pays ayant le français en partage, Antanarivo, 26 et 27 novembre 2016

https://www.francophonie.org/IMG/pdf/som_xvi_decl_antananarivo_vf.pdf

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.