Portables et tablettes au collège : Avec et sans, en même temps ?

Le vadémécum accompagnant la mise en œuvre de l'interdiction d’utilisation des terminaux numériques par les élèves illustre bien le "en même temps" macronien : l’usage des terminaux numériques est interdit aux élèves en même temps qu’on lance l’expérimentation « apportez votre équipement personnel de communication » (AVEC).

Le ministère vient de publier un vadémécum[1]accompagnant la mise en œuvre de la loi du 3 août 2018 relative à l’interdiction d’utilisation de « tout équipement terminal de communications électroniques »[2].

Ce document rappelle fort clairement qu’il ne s’agit pas seulement de l’utilisation du téléphone portable, mais aussi des tablettes, montres connectées et autres terminaux à venir. On ne peut que penser aux multiples opérations d’investissement conduites par des collectivités, départementales notamment, visant à équiper chaque élève d’une tablette[3] : la voici désormais sous le coup d’une interdiction d’utilisation de principe.

Il indique aussi que le règlement intérieur de chaque établissement doit impérativement « préciser les circonstances et les lieux dans lesquels les élèves peuvent, le cas échéant, utiliser »  un équipement terminal de communications électroniques. Si l’on pousse la logique jusqu’au bout, on devra préciser en quelles salles et en quelles circonstances l’interdiction d’utilisation peut être levée. Ce pointillisme juridique est-il vraiment compatible avec la liberté pédagogique des enseignants, qui peuvent, à tout moment, en fonction de la situation pédagogique créée, inciter leurs élèves à utiliser un équipement terminal de communications électroniques ? Est-il vraiment compatible avec la confiance qui doit régner entre personnels de direction, enseignants, personnels d’éducation, parents, élèves ?

Le vadémécum ne précise pas que l’article L511-5 du Code de l’éducation créé par LOI n° 2010-788 du 12 juillet 2010 - art. 183 (V) stipulait que « dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges, l'utilisation durant toute activité d'enseignement et dans les lieux prévus par le règlement intérieur, par un élève, d'un téléphone mobile est interdite »[4]. Mais il souligne le changement d’optique opéré par la nouvelle loi : il ne s’agit plus de préciser dans le règlement intérieur les lieux où l’utilisation est interdite, mais où elle est autorisée, ce qui est infiniment plus complexe, sinon impossible. Cela promet aux rédacteurs des amendements au règlement intérieur  de chaque collège et aux membres des conseils d’administration de riches débats ! D’autant que le vadémécum rappelle qu’une expérimentation intitulée Apportez votre équipement personnel de communication (AVEC)[5] est lancée par le Ministère. Faut-il voir ici une illustration de plus du « en même temps » macronien ou de la complexité de la pensée jupitérienne ? En même temps j’interdis et j’encourage l’utilisation de l’ équipement personnel de communication. Avec et sans, en même temps !

On notera, également, que le vadémécum indique que « pour le collège, les heures de vie de classe, les réunions des délégués, le conseil de la vie collégienne, etc. permettront d’expliciter et d’échanger sur le règlement intérieur modifié ». Si l’on passe sur la construction incorrecte (expliciter et échanger sur), on observe que le vadémécum n’incite pas à travailler en amont de la modification du règlement intérieur avec les élèves pour une élaboration concertée avec les premiers concernés, mais seulement à expliciter le règlement intérieur modifié. Les rédacteurs du vadémecum ne semblent pas considérer qu'associer les élèves à l’élaboration des modifications du règlement intérieur participe de leur éducation à la citoyenneté.

Au bout du compte, il n’est pas sûr que la confiance nécessaire à la qualité de la relation pédagogique et éducative sorte renforcée de cette nouveauté de rentrée.

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[1]http://cache.media.eduscol.education.fr/file/Vie_des_ecoles_et_des_ets/60/8/Vademecum_inderdiction-portable-ecole-college_03092018_992608.pdf

[2]https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2018/8/3/MENX1813519L/jo/texte

[3]Des Bouches du Rhône aux Hauts de Seine en passant par la Corrèze, le Lot ou l’académie de Grenoble, les exemples ne manquent pas

https://www.youtube.com/watch?v=rLRbFSfTaMA

http://www.hauts-de-seine.fr/education-jeunesse/environnement-numerique-des-colleges/un-ecosysteme-numerique/

https://www.ladepeche.fr/article/2017/09/06/2639585-de-tablettes-pour-tous-les-collegiens.html

https://www.ledauphine.com/education/2016/05/31/d-ici-2018-tous-les-collegiens-seront-equipes-d-une-tablette

http://www.correze.fr/actions-sociales-sante-et-familles/ecollege19/tablettes-ecollege19/

[4]https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do;jsessionid=213264B4E2D5C6A869553BFD64A19A82.tplgfr42s_1?idArticle=LEGIARTI000022494861&cidTexte=LEGITEXT000006071191&categorieLien=id&dateTexte=20180805

[5]http://eduscol.education.fr/cid128686/guide-des-projets-pedagogiques-s-appuyant-sur-le-byod-avec.html

 

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