Bien-être des élèves: vision étroite ou vision large?

Une école sans harcèlement ni violence tolérée, soucieuse de la santé de ses élèves, c’est bien, mais ce n’est pas encore une école du bien être des élèves pour la réussite de tous.

Sur le site du ministère de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports, l’entrée « vie scolaire » comporte un domaine « bien-être des élèves »[1].  Avant d’examiner les composantes de ce domaine sur le site du ministère, le chapô qui suit le titre donne à voir quelle conception on s’y fait du bien-être des élèves.

Le bien-être des élèves est au cœur de la politique éducative. Les enjeux de santé sont intégrés aux programmes scolaires, et la lutte contre le harcèlement et les discriminations fait l'objet de campagnes tout au long de l'année.

Et, en effet, les entrées sur le bien-être des élèves sont exclusivement les suivantes :

  • la santé des élèves (suivi de la santé, parcours éducatif de santé, éducation à l’alimentation et au goût, éducation à la sexualité, prévention des conduites addictives, climat scolaire et prévention des violences, formation aux premiers secours et gestes qui sauvent)
  • des campagnes de prévention du harcèlement, de l’homophobie, de la transphobie.

Qui contestera que ces différents éléments soient constitutifs d’une politique de bien-être ? Personne assurément.

Pour ce qui est de la santé mentale des élèves, l'édition 2017 de l’enquête nationale de santé scolaire, menée par le ministère chargé de la santé en partenariat avec le ministère de l’éducation nationale[2], a permis d'établir une typologie prenant en compte les différentes dimensions de la santé mentale. Il en est résulté "une répartition des élèves en 6 groupes, allant du meilleur état de santé mental au plus mauvais. La très grande majorité des élèves de troisième se répartit à parts égales entre ceux qui ont une très bonne santé mentale (2 premières classes, soit 44 % des élèves) et ceux qui connaissent un mal-être modéré (classes 3 et 4, 43 % des élèves). À la marge, 13 % ont une santé mentale plutôt mauvaise, dégradée pour 8 % d’entre eux (classe 5) et très mauvaise pour 5 % (classe 6)".  N'y-a-t-il pas là de quoi puiser de bonnes raisons de changer la donne, quand seuls 44% des élèves de 3e ont en 2017 une très bonne santé mentale ? Quel peut être le bien-être des autres ?

Dans ce cadre, on peut tout de même s’étonner de quelques absences regrettables sur le site ministériel consacré au bien-être des élèves.

Rien n’est dit sur les locaux scolaires, leurs aménagements, comme s’ils ne participaient pas du bien-être des élèves et de ceux qui les encadrent et les accompagnent. On dira que cela relève des collectivités (commune, département, région), mais l’Etat n’a-t-il pas un discours à tenir à ce sujet quand il place le bien-être « au cœur de la politique éducative » ?

Rien n’est dit non plus sur la prise en compte de la parole des élèves, en classe et hors de la classe, sur la manière dont ils sont ou ne sont pas associés à la vie de leur école, collège ou lycée. Les élèves français sont, parmi ceux des pays de l’OCDE, ceux qui se sentent le moins chez eux à l’école. N’y a-t-il pas là un levier de changement appréciable pour accroître leur bien-être ?

Rien n’est dit non plus sur les questions d’évaluation et d’orientation. Si les élèves français sont plus angoissés que les autres, c’est aussi parce que leur destin scolaire est marqué par une anxiété supérieure à celle des élèves d’autres pays.

Silence encore sur la pédagogie, comme si les choix qui sont faits n’avaient pas d’impact sur le bien-être des élèves.

Mais bien entendu, comme on l’a dit au début de ce billet, le bien-être des élèves relève de la Vie scolaire, bien distincte de la partie Enseignements, organisée autour des programmes scolaires (qui "intègrent les enjeux de santé"), de l’Europe et de l’international et des  actions éducatives (dispositifs, prix ou concours, journées ou semaines).

Quels commentaires appellent ces quelques observations ?

D’une part, et il faut s’en féliciter, cette représentation étroite du bien-être des élèves, affichée sur le site du ministère,  est largement dépassée dans des établissements scolaires et dans des collectivités locales où l’on s’efforce toute à la fois de repenser les espaces de vie et de travail des élèves en les associant à la réflexion collective des personnels, des parents, et des collectivités. Les exemples abondent en ce domaine, comme l'illustre, à propos du confinement, le récent article publié sur le site du Café pédagogique par Line Numa-Bocage, directrice adjointe du laboratoire BONHEURS de CY Cergy Paris Université, article au titre révélateur : Bien être : confinement, écoutons les jeunes[3].

D’autre part, que bien des enseignants sont heureusement convaincus que la vie scolaire ne s’arrête pas à la porte de leur classe, et que les choix pédagogiques et éducatifs ont un impact sur le bien-être et la réussite des élèves.

Il est donc dommage que le site du ministère perpétue une vision cloisonnée des enseignements et de la vie scolaire et, en conséquence, trop étroite du bien-être des élèves. Une école sans harcèlement ni violence tolérée, soucieuse de la santé de ses élèves, c’est bien, mais ce n’est pas encore une école du bien vivre et bien apprendre pour la réussite de tous.

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[1] https://www.education.gouv.fr/bien-etre-des-eleves-12323

[2] La santé mentale des adolescents en classe de 3e https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/dd65.pdf

[3]  http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2020/09/03092020Article637347156087105871.aspx?

 

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