L’école de Le Pen: de refus en restaurations, vers une école d’Ancien Régime ?

Ce n’est pas l’instrumentation de Jean Zay qui peut transformer en programme progressiste une vision éducative qui rompt avec les principes mêmes de l’école républicaine.

Depuis la publication de son projet présidentiel[1] le 4 février dernier, on sait de quelle vision de l’école est porteuse la candidate à la présidence de la République Marine Le Pen.

Elle s’exprime plus particulièrement dans deux chapitres, Une France qui transmet et se transmet, et Une France qui crée et qui rayonne, ainsi que dans quelques autres des 144 engagements constitutifs de ce programme présidentiel.

Au fil de la lecture, on note les verbes « rétablir » (3 occurrences), « restaurer », « refuser » (2 occurrences), « supprimer » (ou le nom « suppression »), « revenir sur », « mettre un coup d’arrêt » qui traduisent à la fois une volonté de s’opposer et de revenir en arrière. Volonté que peuvent exprimer aussi les verbes « revaloriser » ou « instaurer ». 

Que s’agit-il de refuser, de supprimer, sur quoi faut-il revenir dans l’enseignement scolaire ? Suppression progressive du collège unique (engagement 81) allant de pair avec l’autorisation de l’apprentissage à partir de 14 ans. Refus du principe de discrimination positive (engagement 99). Suppression de l’enseignement des langues et cultures d’origine –ELCO- (engagement 101). Revenir sur la réforme des rythmes scolaires (engagement 104)

Que s’agit-il de rétablir ou restaurer ? L’autorité et le respect du maître (engagement 103), une véritable éducation musicale généraliste dans les établissements scolaires » (engagement 112).

Que faut-il instaurer ? Le port d’un uniforme à l’école (engagement 103).

Que faut-il revaloriser ? Le travail manuel (engagement 81), cette revalorisation étant associée à la suppression du collège unique.

On perçoit, à ce relevé, des parentés avec d’autres programmes, sous une forme durcie : par exemple, M. Fillon propose de soumettre aux conseils d’administration une délibération sur le port d’une tenue unique pour les élèves, Mme Le Pen instaure le port de l’uniforme partout sans débat ; M. Fillon évoque « les grands personnages et les grandes dates de l’histoire de France », Mme Le Pen remplace l’histoire par le « roman national ». 

Mais parcourir l’ensemble du programme permet d’en mieux percevoir le sens profond.

Si Marine Le Pen ne s'engage en rien sur le budget de l’éducation nationale ou sur le nombre de postes d’enseignants, elle s’engage en revanche à « créer 40000 places supplémentaires de prison en 5 ans »(engagement 20). Sa vision de l’éducation s’exprime aussi à travers les engagements 93 -« Pavoiser en permanence tous les bâtiments publics du drapeau français et en retirer le drapeau européen »-et 97 -« Renforcer l’unité de la nation par la promotion du roman national et le refus des repentances d’État qui divisent ». On le voit, réduire l’horizon éducatif aux frontières d’un roman national, nous voilà bien loin de l’objectif initial de l’instruction publique républicaine. Relisons Condorcet[2] :« Si on leur dit : voilà ce que vous devez adorer et croire, alors c'est une espèce de religion politique que l'on veut créer ; c'est une chaîne que l'on prépare aux esprits, et on viole la liberté dans ses droits les plus sacrés, sous prétexte d'apprendre à la chérir. Le but de l'instruction n'est pas de faire admirer aux hommes une législation toute faite, mais de les rendre capables de l'apprécier et de la corriger. Il ne s'agit pas de soumettre chaque génération aux opinions comme à la volonté de celle qui la précède, mais de les éclairer de plus en plus, afin que chacune devienne de plus en plus digne de se gouverner par sa propre raison» . L’inculcation d’un « roman national »  est ainsi antinomique de la prétendue laïcité et de la prétendue neutralité que Marine Le Pen voudrait « imposer » (engagement 102). Il ne s’agit aucunement de cultiver l’esprit critique du futur citoyen, mais de l’endoctriner.

On observe donc des remises en cause radicales, comme celle du principe de discrimination positive, souvent résumé dans la formule «faire plus pour ceux qui ont moins ». On sait aussi que ce principe est appliqué à l’éducation depuis les années 80, avec la politique d’éducation prioritaire à laquelle il serait mis fin si le programme de Mme Le Pen était appliqué. Remise en cause aussi du collège unique, mis en place avec la réforme Haby de 1977. Il s’agit ici de favoriser le retour à  une orientation précoce dès 14 ans vers l’apprentissage, quand M. Fillon l’envisage à partir de 15 ans dans son propre programme.

Pour habiller ces régressions d’un manteau progressiste, Mme le Pen n’hésite pas à récupérer une grande figure du Front populaire, Jean Zay, ministre de l’éducation nationale et des beaux arts de 1936 à 1939, enrôlé par le biais d’une citation dans l’engagement 102 ainsi formulé : « Faire de l’école un « asile inviolable où les querelles des hommes n’entrent pas» (Jean Zay), donc en y imposant non seulement la laïcité, mais également la neutralité et la sécurité ». Il s’agissait dans la fameuse circulaire du 31 décembre 1936, d’où est extraite la citation empruntée, « d'éviter et de réprimer toute agitation de source et de but politiques dans les lycées et collèges », marquée par exemple par le fait que « des recruteurs politiques en viennent à convoquer dans une « permanence » un grand nombre d'enfants de toute origine scolaire, pour leur remettre des papillons et des tracts à l'insu, bien entendu, de leurs parents et les envoyer ensuite les répandre parmi leurs condisciples[3] ». Ce détournement n’est pas sans rappeler la tentative d’instrumentalisation du jeune résistant communiste Guy Mocquet par Nicolas Sarkozy à son élection à la présidence de la République en 2007.

Tout cela contribue à faire de l’école selon Marine Le Pen non pas seulement « l’école des anciens francs[4] », mais un retour vers une école renonçant à l’esprit des Lumières,  sans se préoccuper aucunement des acquis de la recherche dans tous les domaines de savoirs, notamment  en éducation et en histoire, ni des expériences conduites dans d’autres pays. Le projet de Mme Le Pen engagerait donc  l’école dans une impasse dangereuse pour l'avenir.

 

 


 

[1] https://www.marine2017.fr/2017/02/04/projet-presidentiel-marine-le-pen/

[2] Condorcet, Premier Mémoire. Nature et objet de l'instruction publique,1791, page 42

http://classiques.uqac.ca/classiques/condorcet/cinq_memoires_instruction/Cinq_memoires_instr_pub.pdf

[3]http://classes.bnf.fr/laicite/references/Circulaire_de_Jean_Zay_1936.pdf

[4] Cette formule du recteur Daniel Bloch, qui souligne le poids des représentations passéistes  à propos de l’école, pourrait convenir à une candidate qui envisage la sortie de l’euro.

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