La confiance à l’école : depuis Condorcet, de quoi parle-t-on ?

Confiance de l’élève dans le savoir du maître, des parents et de la nation dans les enseignants, ministérielle dans le terrain, confiance en soi de l’élève, esprit de confiance, de quoi parle-t-on, depuis Condorcet, quand on parle de confiance à l’école ? Le récent vote du CSE sur le projet de loi pour l'école de la confiance traduirait plutôt, quant à lui, une crise de confiance.

L’actuel projet de loi pour l’école de la confiance[1] n’est pas le premier texte officiel faisant de la confiance une clé de la réussite éducative.

Un rapide parcours historique permet de dégager six textes de notre histoire scolaire qui y font référence, et d'observer, pour s'en tenir à la quatrième et à la cinquième République, que ni le projet de réforme de l'enseignement de 1946 (dit "Plan Langevin-Wallon"), ni la loi d'orientation de 1989 (dite "loi Jospin") n'emploient le terme de confiance.

En 1791, Condorcet, dans son Second Mémoire sur l’instruction publique[2], évoque la nécessaire confiance des élèves dans la science de leur maître pour que ses leçons leur soient profitables : « Enfin, un maître qui ne se bornerait pas à la simple explication d'un ouvrage, et qui paraîtrait aux enfants savoir quelque chose au-delà du livre qu'ils étudient, leur inspirerait plus de confiance ; or, cette confiance est nécessaire au succès de toute éducation, et les enfants ont besoin d'estimer la science d'un maître pour profiter de ses leçons ».

En 1883, dans sa fameuse Lettre aux instituteurs[3], Jules Ferry évoque cette même confiance des élèves dans leur maître : « Il est impossible que vous voyiez chaque jour tous ces enfants qui se pressent autour de vous, écoutant vos leçons, observant votre conduite, s’inspirant de vos exemples, à l’âge où l’esprit s’éveille, où le cœur s’ouvre, où la mémoire s’enrichit, sans que l’idée vous vienne aussitôt de profiter de cette docilité, de cette confiance, pour leur transmettre, avec les connaissances scolaires proprement dites, les principes mêmes de la morale, j’entends simplement cette bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères et mères et que nous nous honorons tous de suivre dans les relations de la vie, sans nous mettre en peine d’en discuter les bases philosophiques ». Mais il fait référence aussi à la nécessaire confiance des parents dans les instituteurs : « le bon sens du père et le cœur de la mère ne s’y tromperont pas, et ils n’auront pas besoin qu’on leur apprenne ce qu’ils vous doivent d’estime, de confiance et de gratitude ».

Le Nouveau contrat pour l’école présenté en Sorbonne par François Bayrou le 16 mai 1994[4] exprime lui la confiance dans le terrain à propos de la nouvelle politique de gestion : « Une nouvelle politique de gestion des ressources humaines et du réseau des établissements de l'éducation nationale est indispensable. Cette politique est fondée sur la confiance au terrain, à l'expérience, à l'imagination, à la créativité, au sens du service public de ceux qui ont la charge de faire vivre l'éducation nationale (...) Le temps de travail des élèves sera aménagé de façon à leur permettre à la fois de progresser dans les matières où ils rencontrent des difficultés, et de retrouver confiance en eux en développant leurs aptitudes dans une matière où ils sont en situation de réussite. . ».

La loi d'orientation pour l'avenir de l'école du 23 avril 2005[5] définit dans son rapport annexé, parmi les trois objectifs assignés à l'école du 21e siècle, celui d'être "l'école de la confiance pour tous" : "Une école plus juste est une école qui apporte aux élèves la confiance dont ils ont besoin pour leur réussite personnelle et professionnelle. C'est une école qui vise l'accomplissement de tous les élèves. Elle doit soutenir les plus faibles, tout en encourageant les meilleurs à se dépasser". Il s'agit encore de confiance en soi pour une insertion réussie de tous les élèves : " il s'agit, dans un souci d'insertion, de redonner confiance aux jeunes par le suivi et la personnalisation de leur parcours, par la mise en valeur de leurs talents, par des périodes passées en entreprise ou par des aides ponctuelles". Il s'agit enfin de la confiance de la Nation dans les enseignants : "la Nation confie aux enseignants une part essentielle de l'avenir de ses enfants. Elle leur fait confiance pour appliquer, dans les conditions particulières de chaque classe et en tenant compte de la diversité des élèves, les programmes scolaires, pour répondre aux objectifs fixés par l'Etat, pour mettre en œuvre le projet d'école ou d'établissement et pour entretenir des relations suivies avec les parents".

Le rapport annexé à la loi de refondation de l’école de la République de juillet 2013, dite loi Peillon[6], parle d’abord de la crise de confiance dans un système éducatif inégalitaire : « De fait, le système éducatif français ne parvient pas à lutter suffisamment contre les déterminismes sociaux et territoriaux qui engendrent des inégalités sociales et géographiques et entraînent déclassement et crise de confiance pour une partie de la population ». Il expose ensuite la nécessité de développer chez l’enfant dès l’école maternelle, la confiance en soi : «En développant chez chacun la confiance en soi et l'envie d'apprendre, l'école maternelle doit conforter et stimuler le développement affectif, social, sensoriel, moteur et cognitif des enfants et les initier aux différents moyens d'expression». Il en appelle enfin, dans sa dernière phrase, à la mobilisation de tous dans un esprit de confiance : « Cette refondation appelle la mobilisation de tous pour l'accomplissement au quotidien de cette ambition, dans un esprit d'unité, de confiance et d'action, dans l'intérêt des élèves et dans celui du pays».

Présentant l’année scolaire 2018-2019, l'actuel ministre affirmait  que « ces transformations sont portées par un état d’esprit, celui de la confiance[7]». Le titre du dossier de rentrée, Ensemble pour l’école de la confiance[8],comme celui d’un de ses chapitres, Rassembler autour de l’école, semblaient s’inscrire dans le droit fil de la mobilisation dans l’intérêt des élèves et du pays à laquelle appelait la loi de refondation de 2013, comme la loi pour l'avenir de l'école de 2005 l'avait fait avant elle.  Pourtant le vote du conseil supérieur de l’éducation, le 15 octobre dernier, témoigne d’une défiance certaine à l’égard de ce projet de loi : il n’a recueilli que trois voix pour (celles de représentants d’organisations de l’enseignement catholique), trente quatre voix contre, quinze refus de vote et cinq abstentions. On serait donc, à l’heure actuelle,  plus près de la crise de confiance que de la confiance…

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[1]http://www.education.gouv.fr/cid135512/communication-en-conseil-des-ministres-prochaines-etapes-de-la-reforme-educative.html

Voir aussi 

http://www.cafepedagogique.net/lesdossiers/Pages/2018/2018LaloiBlanquer.aspx

[2]De l'instruction commune pour les enfants,

http://classiques.uqac.ca/classiques/condorcet/cinq_memoires_instruction/cinq_memoires.html

[3] https://www.ac-paris.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2015-06/lettre_ferry_instituteurs.pdf

[4] http://www.ec75.org/documents/bo25-23juin1994.pdf

[5] https://www.legifrance.gouv.fr/affichLoiPubliee.do?idDocument=JORFDOLE000017758872&type=contenu&id=2

[6] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000027677984

[7] http://www.education.gouv.fr/cid133383/ensemble-pour-l-ecole-de-la-confiance-annee-scolaire-2018-2019.html

[8] http://cache.media.education.gouv.fr/file/Rentree_2018-2019/82/9/2018_DPrentree_989829.pdf

 

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