SKAM France : vie des lycéen.ne.s, mode d’emploi ?

Une série télévisée française dont tous les personnages sont des lycéen.ne.s mérite l’attention. Que nous dit-elle et ne nous dit-elle pas de la vie des lycéen.ne.s aujourd’hui ?

Il est assez rare qu’une série française mette au premier plan exclusif des lycéennes et des lycéens. On est habitué, dans les séries comme au cinéma, à une représentation cliché de l’école, des enseignant.e.s, et on retient seulement les œuvres qui détonnent, comme Entre les murs de Laurent Cantet, palme d’or du festival de Cannes en 2008. Qu’est-ce donc alors qui détonne dans SKAM France, actuellement diffusé hebdomadairement sur France 4 et disponible en replay sur le site de France Télévision[1] ?

L’élément essentiel qui frappe le spectateur, c’est le fait que les seuls personnages présents à l’écran sont des lycéen.ne.s. Il est certes question parfois des parents, des professeurs, du « directeur », du gardien du lycée, mais ils sont invisibles à l’écran. Ce qui nous est donné à voir, c’est la vie des lycéen.ne.s, leurs échanges électroniques et physiques, hors du regard des « adultes » parents ou professionnels du lycée. D’où, sans doute, une impression de vérité, d’authenticité des scènes et des dialogues. Ce parti pris narratif est sans doute le meilleur moyen de nous faire toucher du doigt l’existence de ce que Roxana Morduchowicz appelle « la génération multimédia » dont elle observe que « grâce à Internet, les adolescents ont l’impression de naviguer dans un espace personnel qui leur appartient et qu’ils partagent seulement avec leurs amis. Ils construisent , à un très jeune âge, un espace étranger à leurs parents ». « Les adolescents, ajoutent-elle, appartiennent à la génération multimédia, non seulement à cause de la diversité des médias et des technologies dont ils disposent, mais aussi parce qu’ils les utilisent de façon simultanée[2] ».

Les espaces où se déroulent les différents épisodes sont révélateurs également de ce parti pris : le lycée existe essentiellement au travers de la cour, des couloirs, du « foyer » (apparemment « la maison des lycéens » n’est pas encore installée dans ce lycée, du moins, dans la connaissance des scénaristes), espaces où les élèves se sentent sans doute plus « chez eux » qu’en classe : « lieux communs remarquables », selon la formule de Julie Delalande, « théâtre d’une micro-société[3] ». Leur usage peut en être détourné, comme la fête nocturne organisée au foyer, que l’arrivée impromptue du gardien interrompt. En classe, ce qui importe, c’est la fenêtre, qui permet de communiquer avec un ami posté derrière la vitre, et de sortir le retrouver en rendant son devoir avant la fin de l’heure. En dehors du lycée, il y a la ville –Paris-, ses rues et ses espaces naturels de solitude et d’intimité (la petite ceinture), l’appartement de colocation ( qui permet de tenir à distance les parents), les maisons où l’on se retrouve pour faire la fête.

Les choix des créateurs de la série visent à mettre en scène cette génération et rien qu’elle. Ce qui se joue au sein de cette micro-société, c’est évidemment la socialisation juvénile et la socio-construction de l’identité de chacun de ses membres. La diversité des personnages permet de mettre en lumière une typologie d’adolescents et d’adolescentes représentatifs de la diversité des origines, des genres, des types physiques, à laquelle on ne saurait les réduire. Les échanges entre un jeune qui découvre une part d’identité homosexuelle en lui avec une camarade musulmane d’une part et un colocataire résolument gay de l’autre, sont l’occasion de déconstruire les préjugés sur l’intolérance supposée de l’islam sur les questions de sexualité ou les stéréotypes sur les « folles » qui revendiquent publiquement leur genre. A un  garçon obsédé caricatural qui verbalise lourdement ses désirs et préjugés machistes, une lycéenne qu’il importune répond d’un doigt d’honneur désinvolte : cette scène en dit également long sur l’état de l’art de la relation entre filles et garçons. On regrettera seulement que la question de l’origine sociale soit occultées, comme bien trop souvent dans la création mainstream française : une approche complexe de l’intersectionnalité n’est pas encore à l'ordre du jour.

Cette série n’est pas une création originale, mais l’adaptation française d’une série norvégienne à grand succès. De l’original elle a conservé les traits essentiels : une bande de lycéennes et un groupe de lycéens, recouvrant les typologies attendues (l’intrépide, la timide, la naïve, la fofolle, la mystérieuse d’un côté, le lourdingue, le subtil, le grand cœur, le révolté de l’autre…), immergés dans le chassé-croisé de leurs désirs et de leurs rêves et la toile d’araignée des réseaux sociaux où ils cherchent aussi leur popularité et leur identité. Il est intéressant d’observer que la promotion de la série se fait aussi sur les réseaux sociaux (vidéos sur Facebook, comptes sur Instagram, chaîne Youtube dédiée), comme s’il s’agissait aussi de réinsérer la télévision dans la culture multimédia des jeunes. Par delà les choses convenues de la sociabilité adolescente (alcool, herbe, musique, sexe), le choix d’un angle portant aussi sur les questions intimes de l’orientation sexuelle, du regard des autres sur soi, fait de la série autre chose qu’un divertissement convenu. Tou.te.s les lycéen.ne.s ne s’y reconnaîtront pas : on est ici dans un lycée parisien,  où ne se pose ni la question des jeunes sans papier ni celle de la difficulté des fins de mois ou de l'enjeu climatique, la question sociale et la question politique restant à la porte de la série. Mais ils y trouveront tout de même, et leurs aînés avec eux, de quoi réfléchir et déconstruire certains clichés.

________________________________________________________________

[1]https://www.france.tv/slash/skam-france/

[2]Morduchowicz, Roxana, « Pour la génération multimédia le programme "école et médias" en Argentine », in Revue internationale d’éducation de Sèvres, n° 67, décembre 2014, http://www.ciep.fr/revue-internationale-deducation-sevres/pedagogie-et-revolution-numerique

[3]https://www.cairn.info/revue-recherches-familiales-2005-1-page-25.htm

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.