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Billet de blog 6 décembre 2013

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Inégalités scolaires en France : de quoi « Nos ridicules tracasseries scolaires » sont-elles le nom ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans un article mis en ligne le 29 novembre et publié dans l’édition datée du 1er et du 2 décembre[1], Mara Goyet, professeur d’histoire-géographie et éducation civique en collège et auteur de plusieurs ouvrages aux titres éloquents (Collège de France, Tombeau pour le collège, Collège brutal) publiés en 2003, 2008 et 2012, fustige une « vaine agitation » autour des tenues vestimentaires des collégiens, qui ne serait qu’ « une manière de jeter un bout de tissu sur la réalité des classes », une « dissimulation ». « La taille des jupes, la morale laïque, les grandes déclarations : croit-on vraiment qu’en mettant un petit cadre tout doré autour des réalités sinistrées on va améliorer l’image ? »

Il n’est pas insignifiant que, dès le début de l’article, elle affirme : « Des restrictions vestimentaires sont imposées aux élèves dans un nombre croissant d’établissements (…) a mes yeux elles participent d’un mouvement plus vaste et plus profond, d'une conception de la lutte contre l’échec scolaire qui s’affirme et se généralise, année après année».

Si on observe le choix des mots, le nom « restrictions » et le verbe « sont imposées » participent d’une conception éducative marquée : celle qui est fondée sur la sujétion des élèves à des règles qui leur sont imposées sans qu’à aucun moment ne soit envisagée la possibilité pour eux de réfléchir, d’analyser, de comprendre une situation et d’adopter face à cette situation un comportement responsable. Il n’est point ici question de développer l’esprit d’initiative et de responsabilité. Les adultes édictent des règles, les élèves n’ont qu’à s’y tenir sans broncher.

Cette conception éducative n’a pas disparu. On a pu voir ces dernières années, dans tel collège audois ou tel lycée héraultais, des élèves se coaliser, avec le soutien de leurs parents, contre des mesures d’interdit vestimentaire non concertées. On a pu voir aussi d’autres stratégies éducatives mieux réussir. La question de ce qu’on appelle dans les règlements intérieurs  des établissements scolaires « une tenue correcte » est travaillée avec les délégués des élèves et leurs élus au conseil de la vie lycéenne. Ce sont alors les élèves eux-mêmes qui formulent le code vestimentaire des élèves de leur établissement. Ce faisant, on est bien loin des « grandes déclarations » : on est dans ce qu’un professeur d’éducation civique connaît bien, l’association des membres eux mêmes d’une communauté à l’élaboration des règles de cette communauté. Cela s’appelle l’éducation à la démocratie.

Cette éducation fait partie des missions de l’école. Il ne s’agit pas alors d’un trompe l’œil, d’un cache-misère, mais d’une fin essentielle de l’école républicaine.

Mais il faut pousser plus loin la réflexion sur la lutte contre l’échec scolaire. Ce n’est certainement pas en éradiquant, si on y parvient, le port de la tong au collège, qu’on gagnera ce combat. Qui le penserait sérieusement ? Mais il est utile de nous interroger sur ce que la forme scolaire encore dominante aujourd’hui, à base quasi exclusive d’une succession d’heures d’enseignements disciplinaires, produit comme effet de sens sur les élèves à qui elle est imposée.  Comment faire en sorte que la culture scolaire fasse sens pour les élèves qui en sont le plus éloignés et se retrouvent en échec scolaire ? Est-ce en les soumettant à des cours renforcés de cours de soutien ? On a, de ce point de vue, déjà essayé, avec les limites que l’on sait. Est-ce en leur proposant une filière de formation différente, en renonçant à l’ambition de les faire accéder à la culture scolaire ? Ce serait renier l’ambition d’égalité, de liberté et de fraternité républicaines. Ne serait-ce pas alors en cherchant à tisser des liens entre la culture populaire, la culture de masse, la culture juvénile et la culture scolaire ? Dans certains milieux, on frémit à l’idée de faire accéder au théâtre de Marivaux à partir de la télé-réalité. Ce serait déconsidérer l’école et les enseignants. Pourtant, les témoignages de réussite de cette stratégie pédagogique ne manquent pas. Catherine Henri, par exemple, a montré, dans De Marivaux et du loft[2], que le détour par le présent des élèves permet d’éclairer ce présent avec Marivaux, Proust, Apollinaire ou Saint Simon. Et du coup, la littérature n’est plus pour eux étrangère à leur univers, mais un dépaysement précieux pour mieux le comprendre. C’est là une voie ouverte pour tenter de surmonter le malentendu (Dubet[3]), voire le différend (Périer[4]) existant entre les classes populaires et l’école. Une manière d’affronter la difficulté de l’échec scolaire, et non de n’affronter rien, comme le regrette Mara Goyet dans son article.

Dans le domaine des savoirs (l’enseignement de la littérature ici) comme dans celui des comportements et attitudes (les tenues vestimentaires prises en exemple), affronter la difficulté scolaire, avec la volonté de surmonter l’échec, passe par la recherche obstinée d’impliquer les élèves dans leurs apprentissages disciplinaires, sociaux et civiques, de les responsabiliser, de leur faire découvrir que ces apprentissages ne leur sont ni étrangers ni inutiles, mais sont au contraire vitaux pour eux. On méditera avec intérêt ce que Jean-Yves Rochex écrivait en 2000[5].

« On peut considérer comme symptôme de cette logique de segmentation et de juxtaposition le fait que, dans l’enseignement secondaire, on désigne sous le terme « vie scolaire » tout ce qui est en dehors des activités et des rapports d’enseignement – apprentissage. Un tel clivage et une telle appellation ne vont évidemment pas de soi : il n’y aurait de « vie », ou celle – ci ne serait – elle à promouvoir, que dans les interstices du travail de transmission – appropriation des savoirs et techniques intellectuelles ? Le travail intellectuel n’est – il pas ainsi désigné  en creux comme confrontation à des objets et des œuvres que l’on ne pourrait qu’échouer à rendre « vivants » ? Ne voit – on pas se développer, dans nombre de discours théoriques et d’incitations institutionnelles, comme dans leur mise en œuvre, un risque de plus en plus grand de clivage entre, d’un côté, une logique et une visée de « socialisation », massivement voire exclusivement focalisée sur le registre des relations entre personnes (y compris entre le sujet et lui – même) et, de l’autre, des pratiques de savoir et de travail intellectuel que l’on tiendrait à la fois comme ne pouvant pas ou guère être interrogées, et/ou comme ne pouvant pas ou guère participer du développement personnel et de la socialisation des « nouveaux publics » de l’enseignement secondaire, c'est-à-dire des élèves originaires des milieux populaires les moins familiers avec cet enseignement ? En d’autres termes, il me semble qu’il faut interroger le développement  très important des injonctions et incitations à promouvoir de multiples actions et dispositifs visant la socialisation des élèves, non seulement dans leurs rapports aux réels problèmes auxquels ils se proposent de répondre, mais aussi quant à la manière dont ils  posent, pensent et traitent ces problèmes, dans des logiques qui se présentent comme des logiques de complémentarité et de condition préalable (la socialisation comme condition de l’apprentissage), mais qui apparaissent bien souvent comme  logiques de simple juxtaposition, voire de substitution, les actions de socialisation étant considérées comme d’autant plus nécessaires pour « ces élèves – là » que l’on ne pourrait qu’échouer ou renoncer à les faire entrer dans les apprentissages ou à faire qu’ils puissent accepter de s’y confronter autrement que sur le mode de la soumission forcée à des obligations scolaires, auxquelles il faut se prêter le moins possible, et dont il convient de se libérer au plus vite, la « vraie vie » étant nécessairement ailleurs. »

N’y aurait-il pas là de quoi prolonger la réflexion de Mara Goyet sur les « ridicules tracasseries scolaires » ? Et cette réflexion ne donne-t-elle pas une clef de lecture utile à l’heure où l’on s’interroge sur l’aggravation des inégalités scolaires en France, confirmée par les résultats de PISA 2012 ?


[1] http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/11/29/nos-ridicules-tracasseries-scolaires_3522966_3232.html

[2] Henri, Catherine, De Marivaux et du loft, petites leçons de littérature au lycée, P.O.L., 2003

[3] Dubet, François, Ecole, Familles : le malentendu, Paris, Textuel, 1997

[4] Périer, Pierre, École et familles populaires : sociologie d’un différend Presses universitaires de Rennes, 2005. 

[5] Rochex, Jean-Yves, Apprentissage et socialisation, CNDP, 2000

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