En avril 2015, Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet, publiaient Prendre dates Paris, 6 janvier-14 janvier 2015[1].
Un an après le 7 janvier, et près de deux mois après le 13 novembre, quel regard porter sur ce qui s’est passé à l’Ecole ?
Dans un entretien publié par Libération en ce jour anniversaire, Patrick Boucheron emploie cette formule : « les événements de janvier nous somment, ceux de novembre nous assomment[2]».
L’Ecole s’est en effet sentie sommée d’agir. De nombreux billets de ce blog ont fait référence aux onze mesures pour une grande mobilisation de l’Ecole pour les valeurs de la République[3], présentées le 24 janvier par la ministre.
Mais nous avions souligné, dès le 8 janvier, celle des lycéens[4], devançant même la mobilisation officielle : « Aujourd’hui, à midi, deux mille lycéens rassemblés sur l’allée des droits de l’homme du lycée Joffre de Montpellier, à l’initiative de leurs élus du conseil de la vie lycéenne approuvée et soutenue par le Proviseur, témoignent de leur solidarité avec les victimes de l’attentat d’hier et de leur attachement aux valeurs démocratiques de notre République ».
Nous avons suivi au fil de l’année la mise en en œuvre de la grande mobilisation annoncée par la ministre. En mars, nous nous sommes interrogés sur la réserve citoyenne, nous demandant s’il s’agissait d’un travail partagé ou d’un travail divisé[5] : il semblerait que la suite de événements ne corrobore même pas pour le moment l’hypothèse basse d’un travail divisé[6]. Après le 13 novembre, nous avons analysé la mise en œuvre à l’échelle d’une académie d’un plan stratégique pour l’appropriation des valeurs de la République[7].
Si janvier nous a sommés, au point de nous compter si nombreux dans les rues le 11 janvier, novembre nous aurait-il assommés, comme le dit Patrick Boucheron ? Est-ce seulement la faute de l’état d’urgence, qui proscrit les rassemblements ? Ne faut-il pas lire les résultats électoraux de décembre comme un indicateur de la dégradation de l’esprit civique autour duquel l’Ecole prétend mobiliser ? Et le recours à la déchéance de la nationalité ne traduit-il pas surtout l’incapacité de nos dirigeants à se colleter avec une réalité indiscutable que rappelle Patrick Boucheron : « les assassins de janvier et de novembre sont français » ?
Comment prétendre faire partager à l’école les valeurs de la République, quand celle-ci projette d’inscrire dans sa constitution l’inégalité entre les citoyens, les uns pouvant être déchus de leur nationalité, d’autres (les français de souche ?) échappant par le droit du sang à cette mesure ? Dans les collèges où déjà des élèves parlent à leurs professeurs et éducateurs en leur disant « Vous, les Français...», l’appropriation effective des valeurs républicaines n’en sera que plus illusoire encore.
L’année 2015 a marqué l’importance de ce qui se joue à l’école en matière de formation civique. Il ne faudrait pas que 2016 rende plus difficile encore l’exercice de cette mission éducative fondamentale.
[1] Boucheron, Patrick, Riboulet, Mathieu, Prendre dates Paris, 6 janvier-14 janvier 2015, Verdier, avril 2015
[2] http://www.liberation.fr/debats/2016/01/06/patrick-boucheron-les-evenements-de-janvier-nous-somment-ceux-de-novembre-nous-assomment_1424729
[3] http://www.education.gouv.fr/cid85644/onze-mesures-pour-un-grande-mobilisation-de-l-ecole-pour-les-valeurs-de-la-republique.html
[4] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/080115/mobilisation-lyceenne-et-projet-de-programme-d-enseignement-moral-et-civique-le-grand-ecart
[5] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/080315/la-reserve-citoyenne-de-l-education-nationale-travail-partage-ou-travail-divise
[6] http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2015/12/04122015Article635848100568214769.aspx
[7] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/221115/apres-le-13-novembre-quel-plan-strategique-l-ecole