Le rapport de Thierry Karsenti[1] publié en février 2016 sur les usages, les avantages et défis du tableau blanc interactif (TBI) au Québec intéresse vivement le mode éducatif français : à l’heure d’un plan numérique à destination des collèges[2], comment ne pas s’intéresser à une enquête qui a concerné plus de 11000 élèves et plus de 1100 enseignants du premier et du second degré évoluant dans une environnement de travail doté d’un tableau blanc interactif ?

Le rapport note d’abord l’évolution du nombre de publications scientifiques portant sur le TBI en éducation. Force est de constater, après le pic de l’année 2010, une baisse nette, renforcée par le fait que bien moins nombreuses encore sont les publications cherchant à évaluer son impact éducatif. Parmi celles-ci, note malicieusement Thierry Karsenti, est porté au crédit du TBI le fait de « permettre à l’enseignant de mieux enseigner « à partir du devant de la classe » ». Favorisant l’enseignement frontal, il permettrait même de « gagner du temps[3] ». Cela peut sembler en effet aller à contre-courant d’une visée pédagogique privilégiant l’activité de l’élève et relativisant la place de l’enseignement magistral. Certaines études ont également mis l’accent sur le faible usage des potentialités interactives du TBI, ce qui va dans le même sens. Les études soulignent en général l’intérêt accru des élèves, mais notent aussi que cet engouement s’amenuise dans le temps. Enfin, elles signalent souvent «  les aspects chronophages inhérents à la création de ressources pour enseigner avec de tels outils ou encore la rareté des ressources disponibles[4] ».

Les principaux résultats de la recherche québécoise portent sur les usages scolaires, les avantages éducatifs et les défis liés à l’utilisation du TBI.
Sur les usages, professeurs et élèves convergent.

La fréquence d’usage, selon les enseignants, varie de jamais (12,6%) ou rarement (19,4%) à toujours (28,6%) ou  souvent (19,6%), en passant par parfois (19,9%). Dans quelle proportion incitent-ils les élèves à utiliser le TBI ? Pour 9,3% d’entre eux, c’est jamais, et rarement pour 63,3%. Ceux qui déclarent le faire toujours ne sont que 0,6% et souvent ne rassemble que 3,4%, 23,4% répondant parfois. Dans les entretiens, des enseignants du secondaire expliquent que « c’est compliqué pour la gestion de classe », « ça ne marche pas très bien […] si en plus je devais laisser les élèves l’utiliser […] je pense que ça ne marcherait jamais […] ».

Les élèves confirment qu’ils utilisent peu le TBI : « 4,4 % des élèves interrogés considèrent que leur enseignant les laissent utiliser le TBI « toujours » ou « souvent », que 12,9 % les laissent l’utiliser « parfois », que 29,5 % les laissent l’utiliser « rarement » et que 53,2 % ne les laissent jamais l’utiliser ».   Les propos d’élèves du secondaire sont clairs : « […] jamais on ne l’utilise […] c’est juste les profs […] » , « […] c’est pas très interactif […] c’est juste les enseignants qui écrivent dessus […] »,  « […] ça marche pas souvent […] je pense pas que mes profs veulent qu’on le touche […] » , « […] si on y touche […], les profs vont penser que c’est à cause de nous que ça ne marche plus […] donc on n’y touche pas […] ».

La question posée aux enseignants sur les usages principaux qu’ils font du TBI révèle « que le TBI est surtout utilisé comme outil de projection, et non comme outil numérique interactif pour soutenir l’enseignement ou l’apprentissage des élèves. En effet, ce ne sont que 2,6 % des principaux usages rapportés par les enseignants qui révèlent la présence d’interactivité ».

Interrogés sur leur préférence entre TBI et tableau noir, les enseignants sont 73,6% en faveur du TBI contre 99,2% des élèves. « […] C’est certain que c’est mieux […] ça permet au prof d’aller sur Internet […] » (élève du secondaire) » ; « « […] ça brise tout le temps […] c’est compliqué […] je préférais le tableau et la craie […] » (enseignant du secondaire) ».

Pour les élèves, « le principal avantage qui est ressorti de l’enquête est la possibilité d’avoir accès à Internet en tout temps en salle de classe. C’est ce qu’ont souligné 23,5 % des élèves interrogés. Pour eux, l’idée de pouvoir « accéder à Internet à partir du tableau » (élève du secondaire) était tout à fait exceptionnelle. Parmi les autres avantages soulignés par les élèves, on peut noter que le TBI sert de support visuel à l’enseignement (19,1 %), qu’il permet de voir des vidéos (12,2 %), d’être plus motivé à apprendre (11,8 %), que les stratégies de l’enseignant soient ainsi plus variées (9,3 %), d’apprendre mieux ou plus (9,1 %), de gagner du temps lorsqu’il n’y a pas de problèmes techniques (7,2 %), d’avoir un enseignement ou un enseignant plus organisé (5,8 %), de communiquer avec d’autres en classe (1,3 %), et, enfin, de réaliser des activités interactives (0,7 %) ». Les résultats de l’enquête révèlent aussi que « plus les élèves utilisent le TBI en classe, plus ils perçoivent que cela a un impact positif sur leurs résultats scolaires, sur leur motivation à l’école, sur leur concentration en classe, voire sur leur satisfaction générale face à l’école».

Pour les enseignants, « le principal avantage du TBI tel que rapporté par 29,2 % est la « possibilité d’avoir enfin accès à Internet dans la classe » (enseignante du secondaire). Parmi les autres avantages rapportés par les enseignants interrogés, on retrouve l’idée du support visuel à l’enseignement (18,8 %), notamment dans le cadre de présentations multimédias de type PowerPoint. La motivation des élèves (11,6 %) a aussi été soulignée par de nombreux enseignants. Il a aussi été question de diversification des approches pédagogiques (9,5 %), d’efficacité générale de l’enseignement, lorsqu’il n’y a pas de problèmes techniques (6,3 %), et d’apprentissage général (6,1 %), peu importe la discipline enseignée (…) Seulement 3,9 % des enseignants pensaient qu’un tel outil était susceptible d’avoir un impact sur la réussite scolaire des élèves (…) Il faut toutefois rappeler que ce ne sont que 4,0 % des enseignants interrogés qui affirment laisser «toujours » ou « souvent » leurs élèves utiliser le TBI. Comment expliquer ce résultat particulier ? D’une part, l’usage du TBI crée probablement plus de situations interactives où les élèves sont appelés à participer activement à la leçon. D’autre part, le TBI offre aussi la possibilité pour les élèves d’utiliser certains logiciels spécialisés qui permettent également de mieux apprendre certains contenus d’apprentissage. »

 Le premier des défis posé aux enseignants par l’usage des TBI « est lié aux problèmes techniques, rapporté comme un défi majeur par 70,6 % des enseignants interrogés : « […] je n’ai jamais vu quelque chose qui brise tout le temps comme ça […] et il faut attendre notre technicien […] il ne fait que ça […] » (enseignant du secondaire). La question du temps qui doit être consacré au TBI – qui est un outil technologique chronophage – est aussi apparue comme un défi important (17,3 %) ».

A la question posée sur la fréquence des problèmes techniques, «les données recueillies révèlent que 93,5 % des enseignants interrogés trouvent que cet outil présente des problèmes techniques « toujours » (23,6 %) ou « souvent » (69,9 %). Seuls 6,5 % des enseignants trouvent qu’il y a « parfois » (2,9 %), « rarement» (2,3 %) ou « jamais » (1,3 %) de problèmes techniques […] 7,4 % des enseignants interrogés ont indiqué rencontrer des problèmes techniques qu’ils sont en mesure de régler seuls. Autrement dit, 92,6 % des enseignants rencontrent des problèmes techniques qu’ils ne sont pas en mesure de gérer sans une aide externe comme un technicien».

Pour les élèves, les problèmes techniques arrivent également en tête (33,5%), suivis par la petite taille de l’écran (25,4%) : « ma télévision chez moi est plus grande […] » (élève du secondaire)». Ils «ont également déploré le manque de maîtrise de l’outil par leurs enseignants (19,0 %), et ce, « même si cela n’est pas toujours de leur faute […] mais ça brise toujours » (élève du secondaire) […] La question de la perte de motivation a également été invoquée par plusieurs élèves (18,3 %) : « […] c’est pas intéressant de voir défiler des centaines de pages […] » (élève du secondaire)[…] Autrement dit, la grande majorité des enseignants utilisent le TBI comme un projecteur électronique, sans tirer profit de ses nombreuses fonctions interactives».

Cette étude menée par l’équipe de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies en éducation souligne en conclusion que, « pour la grande majorité des enseignants, un projecteur électronique – dont le coût est moindre et dont la taille de l’écran de projection peut être bien plus grande que le TBI– pourrait être beaucoup plus efficace sur le plan pédagogique. Cette permutation représenterait également l’avantage d’entrainer moins de problèmes techniques qu’avec le TBI. En outre, le TBI crée possiblement un conflit pour certains enseignants qui ne souhaiteraient pas enseigner de façon magistrale. D’un côté, l’usage le plus simple du TBI est de l’utiliser comme simple écran de projection. De l’autre, il y a tous les risques techniques à surmonter quand on souhaite utiliser ses fonctions interactives. […]  Les résultats de cette étude montrent d’abord que c’est la façon dont l’enseignant utilisera le TBI qui aura un impact positif ou non sur les élèves en salle de classe. Ainsi, le TBI est un outil qui revêt un potentiel important pour l’éducation, mais c’est réellement ses usages, tant par l’enseignant que par ses élèves – et non l’outil en soi – qui seront déterminants». Comme vient de le rappeler récemment André Tricot dans un entretien au Café pédagogique, "Si l'efficacité d'un système éducatif ne tenait qu'à ses outils, que ce serait simple ![5]".

On retiendra également la fin de la conclusion de cette étude, qui vaut pour tous les meilleurs plans numériques du monde : « De nos jours, la question de l’impact – ou non – des technologies en éducation paraît mal posée. On devrait plutôt chercher à savoir dans quelles conditions les technologies peuvent avoir un impact positif sur l’engagement et la réussite scolaire des élèves. Aussi, pour mieux apprécier à sa juste valeur le potentiel des technologies pour les élèves, la question de l’actualisation de ce potentiel est centrale. À ce chapitre, il est pour nous certain que l’efficacité des différentes technologies comme le TBI, même si toutes n’ont pas le même potentiel, est essentiellement déterminée par les usages qu’en font les enseignants eux-mêmes ou ceux qu’ils amènent leurs élèves à en faire. Dans cette perspective, l’enjeu actuel de l’usage du tableau blanc interactif en éducation consiste en grande partie à savoir comment rendre effectif son potentiel pédagogique présumé par des usages réfléchis où les élèves sont aussi appelés à manipuler cet outil, ce qui n’est le cas que pour 4 % d’entre eux. » En France, le conseil national du numérique et l’inspection générale peuvent éclairer cette question essentielle.


[1] Karsenti, T. (2016). Le tableau blanc interactif (TBI) : usages, avantages et défis? Montréal :CRIFPE. tbi.crifpe.ca

[2] http://www.education.gouv.fr/cid95809/plan-numerique-pour-l-education-le-deploiement-pour-2016-se-poursuit-avec-un-nouvel-appel-a-projets-destine-aux-colleges.html

 

[3]  Littleton, K. (2010). Research into teaching with whole-class interactive technologies: Emergent themes. Technology, Pedagogy and Education, 19 (2), 285-292. doi:10.1080/1475939X.2010.491240

[4]  Dostal, J. (2011). Reflections on the use of interactive whiteboards in instruction in international context. The New Educational Review, 25 (3), 205-220.

[5] http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2016/03/07032016Article635929316541186004.aspx

 

 

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