Les «indigènes du smartphone»: quels usages culturels?

Les 8-14 ans ont baigné dès leur plus jeune âge dans un monde où l’usage des smartphones est très répandu. Une étude de la haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet apporte des éléments de connaissance des pratiques culturelles induites de ce fait chez les enfants et pré-adolescents.

La haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet (Hadopi) a publié en mai une étude réalisée sur un échantillon d’enfants de 8 à 14 ans d’Ile de France, intitulée Les 8-14 ans : l’émergence d’une génération de « smartphone natives »[1].

On peut certes discuter le concept de « digital natives » proposé par Mark Prensky en 2001, certains préférant parler de « digital naïves, proies faciles pour les diverses incitations du marché » comme G-L Baron et E. Bruillard[2]. Mais une chose est sûre, du moins : les 8-14 ans sont la première génération à avoir vécu dès la naissance dans un monde de terminaux mobiles et d’écrans tactiles qui ont transformé la relation au web du début des années 2000.

Un premier résultat de cette enquête qualitative indique une consommation massive de bien culturels dématérialisés : musique, formats courts de vidéos et de jeux en journée, séries et jeux longs le soir, le mercredi après-midi et le week end.

Le pourvoyeur essentiel de cette consommation est Youtube, en plus de la famille et des pairs, l’influence des parents et de la fratrie plus âgée diminuant avec l’âge au profit des pairs et de Youtube, « clé d’entrée majeure dans les pratiques culturelles dématérialisées dès le plus jeune âge, au point de servir de « standard » et de façonner les attentes de ce jeune public en terme de gratuité et de mode d’accès en streaming ». Les Youtubers deviennent un modèle de réussite fondé sur le nombre de vues.

Les auteurs de l’étude distinguent « quatre grandes attentes : immédiateté de consommation, facilité d’accès, gratuité et rapidité de consommation des œuvres ». Cela conduit à une forme de dévalorisation de cette "fast culture" : « conduit dans les représentations à une certaine dévalorisation des œuvres en ligne, consommées rapidement et sans effort. À l’inverse, les biens culturels physiques et les expériences culturelles créant du lien social (concerts, cinéma...) restent valorisés et correspondent à des temps dédiés où l’on se retrouve entre amis ou en famille ». Voilà qui est plutôt rassurant !

Une dernière dimension de l’étude met en lumière des « frontières floues entre le licite et l’illicite », et « des pratiques en ligne qui se complexifient avec l’âge, jusqu’à l’expérimentation de l’illicite ». Il s’agit là d’une donnée majeure pour la haute autorité chargée de la protection des droits sur Internet. Si les 8-9 ans consomment surtout des biens culturels physiques (DVD) ou Youtube et Google, à partir de 10 ans, avec la possession d’un smartphone, la consommation se diversifie, la pratique du téléchargement apparaît, et, à partir de 12 ans, « ils accèdent eux-mêmes de manière illicite aux œuvres et découvrent l’étendue des possibles en la matière. Les 12-14 ans utilisent principalement des applications facilitant le téléchargement d’œuvres et des sites illicites de streaming, tels que Papystreaming ou des sites comme Popcorn Time (…) C’est ainsi au début de l’adolescence que les usages illicites s’installent ».

Hadopi propose donc « une sensibilisation à la protection de la création à l’ère numérique, passant par les enfants… mais aussi par leurs parents » : valoriser le travail des créateurs, connaître les enjeux financiers, pour les enfants et les parents, guider les enfants pour mieux connaître les territoires du licite et de l’illicite, aborder de manière globale les risques de l’Internet.

On observera, pour ce qui concerne enfants et pré-adolescents, que ces recommandations trouvent une mise en œuvre dans les programmes des différents cycles de la scolarité. Pour le cycle 4[3], de la 5e à la 3e, il est rappelé que « les élèves apprennent à devenir des usagers des médias et d'Internet conscients de leurs droits et devoirs et maitrisant leur identité numérique, à identifier et évaluer, en faisant preuve d'esprit critique, les sources d'information à travers la connaissance plus approfondie d'un univers médiatique et documentaire en constante évolution (…)Le monde contemporain a introduit à l'école les outils numériques qui donnent accès à une information proliférante dont le traitement constitue une compétence majeure. Le domaine 2 vise un usage éclairé de ces outils, à des fins de connaissance et pas seulement d'information, pour former des utilisateurs conscients de leurs potentialités mais aussi des risques qu'ils peuvent comporter et des responsabilités des utilisateurs ». Le programme d’éducation aux médias et à l’information de ce cycle rappelle l’objectif d’ « assurer à chaque élève un accès à un usage sûr, légal et éthique des possibilités de publication et de diffusion ».

On observera également que l’interdiction pure et simple de l’usage des smartphones à l’école et au collège, inscrite depuis 2010 au Code de l’éducation[4], et que le nouveau président de la République et le ministre de l’éducation nationale veulent appliquer très strictement, devrait conduire à procéder à un accompagnement tout théorique de l’usage des smartphones, leur utilisation effective étant interdite durant toute activité d’enseignement.

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[1] https://hadopi.fr/sites/default/files/ESSENTIEL-etude-8_14-ans-MAI-2017.pdf

[2] Georges-Louis Baron & Eric Bruillard,Technologies de l’information et de la communication et indigènes numériques : quelle situation ?

http://sticef.univ-lemans.fr/num/vol2008/09r-baron/sticef_2008_baron_09.htm

[3] http://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=94717

[4] Dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges, l'utilisation durant toute activité d'enseignement et dans les lieux prévus par le règlement intérieur, par un élève, d'un téléphone mobile est interdite.

https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT000006071191&idArticle=LEGIARTI000022494861

Article L511-5 créé par LOI n° 2010-788 du 12 juillet 2010 - art. 183 (V)

 

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