La lecture du dossier du n° 89 de la Revue internationale d’éducation de Sèvres[1], sobrement intitulé « La santé à l’école », est, comme à chaque fois, une invitation à découvrir la manière dont dans plusieurs pays de divers continents est abordée la question au cœur du dossier, et de tirer de ce voyage éducatif quelques lignes de force.
On est frappé par les fils rouges qui traversent les approches, de la Chine à la Turquie, du Québec à la Flandre, du Cameroun à l’Allemagne, de la France à la Tunisie, de la Pologne aux Pays-Bas. Il s’agit bien souvent d’équilibres précaires établis à partir de tensions. Tensions soulignées en Chine entre les familles et l’école sur un sujet aussi fortement impliquant personnellement que celui de la santé, voire de la vie relationnelle, affective et sexuelle en Belgique francophone. Equilibre sous forme de division du travail entre Ecole et hôpital, chacun campé sur ses compétences, comme en Turquie. Equilibre entre approche pédagogique et approche médicale de la difficulté scolaire, comme l’attestent les contributions venues de Turquie, du Québec et de Flandre. Equilibre qui n'en est plus un lorsque la médicalisation de la difficulté scolaire évite de poser des questions pédagogiques, éducatives et curriculaires de fond.
Ces équilibres sont aussi tributaires d’une histoire, coloniale puis décoloniale, comme au Cameroun ou en Tunisie, et d’initiatives internationales qui introduisent de nouvelles approches, plus inclusives, comme on le voit à travers l’exemple des écoles-santé en Pologne ou aux Pays Bas, ou de l’enquête Health behaviour in school-aged children, initiée en Norvège, Finlande et Angleterre et qui a essaimé en France notamment.
Ces équilibres précaires existent aussi entre personnels enseignants et personnels soignants au sein même de l’école, comme on aurait pu l’observer en France, où le parcours éducatif de santé, quand il existe est le plus souvent l’affaire de l’infirmière et du médecin scolaire, épaulés au mieux par les enseignants d’EPS et de SVT. Comme l’observe le proviseur de Rhénanie-Palatinat auteur de la contribution venue d’Allemagne, il s’agit d’un champ d’action peu codifié et peu formalisé. Les coordinateurs du dossier observent ainsi dans leur introduction que le triptyque professionnels de santé-professionnels de l’éducation-familles est l’objet d’assez peu de recherches, « et découvre ainsi un véritable « angle mort » des études actuelles ». Et ils attirent l’attention sur la santé comme bien commun, sur les efforts des acteurs scolaires à jouer la partition pédagogique, enfin sur les difficultés à en mesurer l’empan autour de concepts parfois mal assurés comme le « bien-être à l’école », la « bienveillance formative » ou le « climat scolaire ».
On peut percevoir, à travers cette focale de la santé à l’école, combien demeure, sous-jacente, la question curriculaire : avec des enseignants formés quasi exclusivement dans leur discipline d’enseignement, avec des personnels soignants peu formés aux questions éducatives et pédagogiques quand ils interviennent à l’école, la division du travail est en quelque sorte prescrite par leur parcours respectifs de formation, alors qu’une approche efficace supposerait une coopération étroite, favorable à un bien commun conduisant à l’épanouissement et la réussite scolaire de toutes et tous.