Nouvelle organisation académique: en mode commandement, encore et toujours?

Le projet de décret réorganisant les services de l’éducation nationale en région traduit la prégnance d’un modèle de commandement hiérarchique et bureaucratique hérité du premier Empire dans la culture managériale de cette institution. On est fort loin des principes de gouvernance démocratique fondés sur la participation des acteurs à la prise de décision.

Le projet de décret examiné le 3  octobre par le comité technique ministériel de l'éducation nationale (CTMEN) modifie l’organisation en région des services des ministères de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur et de de la recherche, en l’adaptant à la nouvelle organisation territoriale de la République. Ce projet de décret codifie notamment les rôles respectifs des recteurs de région académique et des recteurs d’académie au sein d’une même région comptant deux ou plusieurs académies.

Il suffit de le lire pour en saisir l’orientation.

« Dans les régions académiques comprenant plusieurs académies, le recteur de région académique a autorité sur les recteurs d’académie. Ces derniers prennent leurs décisions dans le cadre des orientations stratégiques définies par le recteur de région. L’autorité du recteur de région sur les recteurs d’académie ne peut être déléguée.                                                                                                                                                                                             Le recteur de région académique peut évoquer tout ou partie d’une compétence d’un ou des recteurs d’académie de la région, à des fins de coordination régionale. Dans ce cas, il prend la décision correspondante en lieu et place du recteur d’académie concerné. Ce droit attribué au recteur de région académique ne peut être délégué ».

En deux paragraphes, il apparaît que la nouvelle organisation en région des académies se traduit par l’instauration d’un recteur de région ayant autorité sur les recteurs d’académie et pouvant prendre une décision en lieu et place d’un recteur d’académie. Ce choix est parfaitement conforme au modèle bureaucratique d’organisation du ministère de l’éducation nationale hérité du premier Empire, et consolidé par des siècles de commandement hiérarchique dans une organisation bureaucratique. Il est bien éloigné de modèles managériaux plus récents, préférant à un gouvernement autoritaire de l’école une gouvernance démocratique associant les acteurs au processus d’élaboration de tous les choix stratégiques, et responsabilisant chaque acteur, à chaque échelon, afin que chacun ne se considère plus comme un personnel d’exécution, mais comme un personnel dont la prise d’initiative est considérée comme favorable à la réalisation des objectifs déterminés en commun. Entre obéissance et autonomie des acteurs, le choix de ce projet de décret est parfaitement limpide. On observera également que, bien loin de concourir à la simplification du millefeuille administratif français tant décrié, il lui rajoute une couche, celle des recteurs de région, située entre ministre et recteurs d'académie. La simplification tant annoncée viendra plus tard...

On pourra penser que se préoccuper de la relation entre recteurs de région et recteurs d’académie est un sujet bien microscopique. On aurait tort de le croire. Ce qui se passe à la tête d’une organisation modèle ce qui se passe aux autres échelons de cette organisation. Il y a tout lieu de penser que le modèle choisi –directif et hiérarchique- consolidera  dans l’ensemble de l’organisation académique un pesant héritage bureaucratique.

Qu’en sera-t-il à l’échelle essentielle des établissements scolaires ? On peut sans aucun doute faire confiance aux personnels de direction de ces établissements pour se garder de reproduire à leur échelle le modèle conforté à la tête des académies. Ils savent d’expérience combien est préférable, dans un établissement, un régime de confiance et de délégation à un régime de commandement hiérarchique. Plus il y a, parmi les personnels mais aussi les élèves, de responsables d’équipe, de projet, de coordination, plus le climat de travail s’améliore pour tous,  parce que chacun a le sentiment d’appartenir à une collectif qui lui apporte et auquel il apporte. On peut regretter que ce savoir d’action des chefs d’établissement ne soit pas pris en compte dans la nouvelle organisation des services de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche en région. Et le chemin est encore long, qui verra entrer, dans les usages ordinaires de l'éducation nationale, ce que le ministre Christian Beullac, inspiré par son directeur de cabinet Maurice Niveau, écrivit, il y a près de quarante ans, aux recteurs : " Je n'attends pas de vous que vous obéissiez mais que vous réussissiez, car l'esprit doit toujours l'emporter sur la lettre1".

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1 Phrase citée par Alain Bouvier dans Propos iconoclastes sur le système éducatif français, Berger-Levrault, 2019

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