"Enfances de classe" : la preuve par les exemples ?

Lire Enfances de classe, c’est entrer dans la riche complexité des déterminants multiples qui influent sur les destins d’enfants scolarisés en grande section de maternelle. Le poids des inégalités n’est plus ici une question statistique, c’est, à l’échelle de l’enfant, dans son logement, son alimentation, ses vêtements, ses jeux, ses loisirs, sa santé que se manifeste l’ordre inégal des choses.

Nous ne retiendrons dans ce billet que deux des dix-huit études de cas d’enfants de grande section de maternelle relatées dans le livre publié sous la direction de Bernard Lahire, Enfances de classe De l’inégalité parmi les enfants[1].

Cette enquête scientifique sans précédent conduite de 2015 à 2019 vise à donner à voir, à ressentir tout autant qu’à comprendre que les enfants de France vivent, comme l'écrit Bernard Lahore, dans la même société mais pas dans le même monde.

Nous avons choisi les cas de Libertad, enfant rom à la vie très précaire, et Valentine, enfant de la bourgeoisie parisienne. Toutes les deux fréquentent une école publique, celle de Valentine est une école parisienne du très privilégié 7e arrondissement, celle de Libertad une école lilloise de quartier à la population assez mêlée socialement.

Si l’existence de l’une est rythmée par le ski à Méribel, les nombreux voyages à l’étranger, celle de l’autre l’est par les expulsions et les déplacements.

Si l’une baigne dans les formes les plus légitimes de la culture (opéra, théâtre, ballet), avec nourrice à domicile et jeunes filles au pair anglophones, l’autre grandit dans une famille de « mauvais pauvres », éloignée de la culture écrite et de l’univers scolaire. Pour l’une, la place de la lecture et des jeux éducatifs est centrale, et l’existence marquée par la pratique des loisirs précoces d’une éducation bourgeoise (tennis, danse, musique), pour l’autre, les livres sont absents de son logement. Si l’une maîtrise déjà l’autocontrôle (les bonbons, les dessins animés, la télévision) et mange de tout modérément, l’autre fait des bêtises malgré la volonté de discipline et de morale de ses parents.

Si l’une est décrite dans sa famille comme une enfant « facile », « volontaire » et « obstinée », et par sa maîtresse comme une bonne élève, l’autre l’est comme une petite fille « discrète », « sage », et jamais absente (mais souvent en retard), aux difficultés scolaires reconnues mais sous-estimées, car les attentes scolaires sont minorées à son égard, compte tenu de la précarité de son milieu familial.

Si pour les parents de l’une « l’école, c’est génial ! », où leur fille s’épanouit avec des amitiés homogames, pour l’autre le rapport aux autres élèves est compliqué, elle est à l’écart des autres élèves, régulièrement seule dans la cour.

Si l‘une a de bonnes compétences langagières et narratives, l’autre, dont les parents maîtrisent mal le français, vit une difficile acquisition du langage (en classe, elle a prononcé ses premiers mots en moyenne section, à l’âge de cinq ans), ce que confirment les exercices langagiers qui lui sont proposés.

Si la question de la santé ne se pose pas pour l’une, qui fait l’objet d’un suivi médical régulier, l’autre connaît les maladies de la pauvreté, notamment les caries. Si pour les parents de l’une, la position sociale future de leur fille ne fait pas de doute, ceux de l’autre rêvent que leur fille devienne chanteuse.

Libertad et Valentine, qui se situent aux antipodes des groupes sociaux, apportent  une illustration de la diversité de l’école publique en France et surtout des écarts colossaux de ressources économiques, culturelles, langagières, sanitaires, immobilières et mobilières, scolaires, séparant des enfants fréquentant la grande section de maternelle.

Le travail conduit par l’équipe dirigée par Bernard Lahire a ainsi une double dimension politique. D’une part, il éclaire le diagnostic posé par Camille Peugny, cité par Bernard Lahire : « Plus de deux siècles après la Révolution, les conditions de naissance continuent à déterminer le destin des individus. On ne devient pas ouvrier, on naît ouvrier ». D’autre part, sur le plan de la recherche, il dépasse allègrement les approches réductrices des différences sociales, que ne sauraient résumer ni les CSP des parents ni un indice de position sociale, ou des résultats scolaires -on s’est interrogé dans ce même blog sur la fiabilité d’indexer la réussite scolaire d’un collégien à sa moyenne aux épreuves finales du brevet. Cette étude fait entrer le lecteur dans la complexité de déterminations multiples qui constituent pour les enfants autant de ressources ou d’obstacles à leur devenir scolaire, professionnel et social.

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[1]Bernard Lahire (dir.), Enfances de classe De l’inégalité parmi les enfants, Seuil, 2019

 

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